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Critiques

Who’s the real Mimosa?


14 juillet, 21H15. Nous embraquons à bord de la navette direction l’auditorium du Grand Avignon-le-Pontet. Le long du trajet, comme pour pallier au feu d’artifice que nous ne verrons pas ce soir, le ciel se teinte de bleu et de rose, et le levé de lune nous émeut dans une contemplation commune. Puis les bavardages reprennent et l’on entend ça et là les échos des derniers spectacles vus, les bons plans à se refiler ou encore les « oh non non , n’y va pas, ça ne vaut rien… » Cruel Avignon… Nous sommes en route pour « (M)IMOSA Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church (M) ». C’est le titre, tel un message codé et référencé, de la création à quatre mains des chorégraphes, danseurs et performeurs Cécilia Bengolea, Francois Chaignaud, Marlene Monteiro Freitas et Trajal Harrell. Crée en février 2011 à The Kitchen, New York, présenté entre autre au festival Anticodes de Chaillot, au CDC de Toulouse, et au Quartz à Brest (où C. Bengolea et F. Chaignaud sont artistes associés), le spectacle semble avoir bénéficié de critiques flatteuses et d’un bouche à oreilles efficace : on se bouscule pour avoir les derniers billets, et on déborde du gradin. Loin des pastels de la fin du jour, c’est avec le noir, le fluo et les paillettes que la nuit s’ouvre, pour une création interrogeant la danse contemporaine à travers la culture du voguing et par le prisme des identités diffractées de ces quatre auteurs-interprètes.

Cécilia Bengola et Francois Chaignaud sont un tandem bien connu de la scène contemporaine, en dépit (ou par la grâce) de leur insolente jeunesse. Avec beaucoup de liberté et une grande exigence ils « questionnent les tabous chorégraphiques, déhiérarchisent les zones corporelles et esquissent d’autres géographies ». On se souvient de « Pâquerette » en 2008, pièce reposant sur l’utilisation dans la danse de l’anus et de sa pénétration ou encore de « Sylphides », une chorégraphie de la survie des corps emprisonnés sous vide dans du latex. Ils dansent ce soir aux côtés de Marlene Monteiro Freitas, danseuse cap verdienne formée à P.A.R.T.S., et de Trajal Harell, newyorkais, dont le travail est depuis plusieurs années régulièrement présenté en Europe. C’est lui qui sera à l’initiative de cette collaboration chorégraphique.

(M)IMOSA est la version M de la série « Twenty Looks or Paris is Burning at the Judson Church », cycle de pièces de Trajal Harrel, les autres versions se déclinant de XS à XL, comme les tailles vestimentaires. Un « jeu de titre » en écho au travail sur le voguing et au goût de l’équipe pour le vêtement, la mode, le travestissement.

Pour appréhender (M)IMOSA, il est nécessaire d’avoir quelques références préalables et en particulier de savoir quelles sont les caractéristiques du voguing, mouvement artistique et social pris comme point d’encrage pour cette création (ayant vu « Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church (S) » lors de l’édition 2010 d’Ardanthé au Théâtre de Vanves, je me souviens être restée perplexe, comme dépossédée d’outils d’analyse adéquats).

Le voguing est un courant né dans les années 60 à Harlem, dans les quartiers pauvres et marginaux. Inventé par les communautés gays et transgenres d’origine afro et latino-américaines, on y rejoue les poses et attitudes du monde de la mode, du luxe et du glamour, sous forme de concours, tel les battles du hip-hop. Chaque participant présente sa performance, suivant des thèmes et codes rigoureux. Cette contre-culture, profondément sociale, a connu ses heures de gloire au début des années 90, avec la chanson « Vogue » de Madonna et surtout « Paris is burning », le film documentaire largement primé de Jennis Livigston.

A la base de la série initié par Trajal Harrel, une question, comme une invitation à la fiction en revisitant l’histoire de la danse: « Que se serait-il passé en 1963 à New York si une figure de la scène voguing de Harlem était descendue jusqu’à Greenwich Village pour danser aux côtés des pionniers de la Post Modern Dance du Judson Church Theater ? ». Autrement dit comment se passerait la rencontre entre un courant imitant les artifices et codes de la mode, nourri par les catégories de genre, de race et de hiérarchie sociale, et un autre à la recherche d’une authenticité du mouvement, libéré des carcans traditionnel de la représentation du corps dansant. Car si dans les années 60, ces deux mouvements développent des axes de recherche très éloignés sur les questions du corps et du spectaculaire, ils n’en demeurent pas moins proches par leur critique et leur subversion. Ils ne se sont pour autant jamais croisé (les barrières de classes et de races fermant vite les ponts entre le public de la Judson Church et celui des ball rooms de Harlem).

(M)IMOSA s’appuie donc sur une analyse de phénomènes sociaux et culturels à travers l’histoire de la danse contemporaine, mais ne se limite pas à la reconstitution ou au documentaire. Il s’agit bien ici d’une réappropriation de ces codes par le biais des références, histoires personnelles, des obsessions et de l’imaginaire des 4 interprètes.

La salle ressemble à un gymnase en bois, ou à un sauna finlandais géant. Six horiziodes encadrent le tapis de danse central, et des costumes et accessoires traînent ça et là dans les gradins. On serait alors peut-être les témoins d’une répétition ; mieux, le public d’un concours sans prétention. Des sacs plastiques contenant des effets personnels, des bouteilles d’eau, du gaffeur, une poubelle, autant d’objets qui viennent contraster avec le glamour ou l’excentricité des numéros qui défileront un à un sur le plateau. Tout au long de la pièce, nous vivrons la friction de l’ordinaire et du spectaculaire, de la scène et des coulisses.

À notre entrée en salle, les interprètes sont déjà là, passent, circulent entre les rangs, saluent leurs amis. On oscille entre une ambiance décontractée, généreuse ou …très mondaine (il me revient en mémoire à cet instant que « mimosa » est le nom d’un cocktail champagne jus d’orange, au menu des brunchs branchés de New York).

Marlène Monteiro Freitas lance la première son corps androgyne, poitrine nue, sur la piste. Dans une danse chevaline, le visage surexpressif, avec yeux et langue de masque balinais, elle tire sur ses cheveux qu’elle arrache par poignées.

« Welcome. My name is Mimosa » finira-t-elle par nous dire au micro, essoufflée par sa course. Dès lors chacun des danseurs viendra s’exposer sur la scène. Mimosa s’incarne tour à tour, entre réel et fiction, masculin et féminin. Mimosa, c’est un mannequin de grands magasins sur lequel chacun peut déposer son histoire, au-delà des appartenances sociales, ethniques ou sexuelles. Mimosa est tout et tous à la fois. Mais chacun en revendique l’authenticité « I’m the true Mimosa », affirmant distinguer la copie de l’original comme les sacs Vuitton de leur contrefaçons (« Tu sais que c’est l’original car tu le désires tout de suite » nous explique Trajal Harell, racontant son expédition aux Galeries Lafayette Homme Paris, traduit dans un français « par dessus la jambe » et sans grande attention par Francois Chaignaud). Après les prestations on assiste souvent à un « hug » à l’américaine, une accolade remplie d’émotion, pour encourager, féliciter, soutenir au sein de la communauté (à noter qu’en espagnol, « mimosa » désigne celui qui aime être câliner, cajoler).

On assiste donc à un enchaînement de solos, sous l’œil complice ou moqueur des autres interprètes préparant leur tour (maquillage, costume) parmi le public. On pourrait donc se croire dans un ball room de Harlem (la qualité moyenne du son des morceaux diffusés semble travailler dans ce sens également), si seulement nous pouvions nous aussi naviguer dans la salle, y boire un verre avec nos amis, réagir et interpeller les concurrents depuis la salle pour les encourager, voire même participer. On comprend bien là qu’il ne s’agit pas du propos des auteurs de (M)IMOSA, mais alors à rester assis sur son siège voir les numéros défiler, on tend parfois à s’ennuyer. Le rythme dans lequel fini par s’installer le spectacle manque de contre temps, et les transitions souvent aléatoires entre les séquences manquent de densité, de réflexion sur leur place et leur temporalité propre.

(M)IMOSA montre les corps que certains des plateaux de danse contemporaine rejettent, connotés comme de mauvais goût ou de culture trop pop. Ainsi on assiste à une contorsion monstrueuse dans un zentaï[1] chair sous lequel on distingue des dents de vampire et un faux sexe en érection, ou encore à une fête techno/dance des années 90, couleurs fluos et lumière noire, qui se finira en bad trip sur fond de violons grinçants.

Cependant on peut reprocher au groupe d’interprètes de creuser un peu trop le même sillon en livrant leur corps « à l’expérience du dépassement, de la transformation, du travestissement, de la résistance et de l’assujettissement ». Le risque serait que ces axes ne deviennent une marque de fabrique, et cela malgré la rigueur de leur travail, l’authenticité de leur recherche et le « jamais vu » des images qu’ils composent.

[1] Un zentaï est une combinaison recouvrant le corps dans son intégralité. Il utilisé dans le bunraku pour dissimuler les marionnettistes manipulateurs mais est plus connu comme pratique culte des fétichistes du vêtement.

16 juillet 2011

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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