Nommer les ennemis, dresser une barricade : Maguy Marin
Jérémie Majorel - 28 février 2018

La dernière création de Maguy Marin ne suscite pas l’émotion de May B, ne retrouve pas la sobriété de Singspiele ni ne délivre l’euphorie de BiT mais elle en constitue la somme. C’est la force et la faiblesse de cette œuvre de transition que de se retourner vers ses propres traces pour mieux en frayer de nouvelles.


Deux mille dix sept ne trouve et n’épouse sa forme que vers la deuxième moitié des une heure et demie de sa durée, au moment où les danseurs vêtus d’une combinaison et d’un casque oranges lèvent sur le plateau un champ de stèles qui peuvent évoquer ensuite des gratte-ciels, puis des dominos qui s’effondrent ‒ et sur leurs décombres une barricade se construit, tout contre un mur de briques obstruant le lointain.

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© David Mambouch

Les moments qui précèdent ce champ de stèles ne répètent heureusement pas les spectacles antérieurs : ils en révèlent l’envers, l’obscénité, ils les retournent comme des gants. Ainsi, la chaîne humaine de BiT n’est plus celle d’une solidarité fragile et diverse mais de dominants uniformisés, main dans la main pour garder le pouvoir. L’intensité musicale qui pouvait euphoriser le spectateur comme dans une boîte de nuit s’étend ici aussi à la quasi-totalité du spectacle mais en produisant un effet inverse, résolument dérangeant, que renforcent trois brusques interruptions où résonne tout d’un coup un silence de plomb. Les valises de bric et de broc des migrants de May B font place quant à elles aux sacs de marques des grands magasins dans une foire aux vanités où la timidité, l’apeurement et la tendresse est substituée par l’exhibition, la surexposition et le miroitement narcissique. Le feuilleté de visages voués à des singularités quelconques dans Singspiele laisse place quant à lui aux visages trop connus, iconiques, des dictateurs de la Guerre froide financés en sous-main par la CIA.

Telle est sans doute une des principales vertus politiques de ce nouveau spectacle de Maguy Marin : non plus explorer la gestuelle minoritaire mais épouser la logique interne à la gestuelle majoritaire. Comment bouge, se déplace, se maintient, se tient… un corps dominant, homme ou femme, un loup-cervier de la finance engoncé dans son costume trois pièces, greffé à son smartphone, une femme-objet revêtue de tous les accessoires à la mode, parée de tous les oripeaux du capital, environnée de dollars rutilants, un phallocrate donnant des ordres, violentant, violant tel un prédateur sexuel… ? Il s’agit de donner corps au capital, de l’incarner dans des gestes reconnaissables à mesure de leur contagion possible. La mondialisation se fait par des corps mis au pas des flux de capitaux, par de la « monnaie vivante » (Klossowski).

Mais qu’on n’attende pas ici une enquête sociologique, une synthèse documentaire, une réflexion philosophique ou une analyse économique du monde actuel traversé par la crise financière, gouverné par Trump, désemparé par l’afflux de réfugiés, traumatisé par les violences faites aux femmes… Son autre vertu, et non des moindres, est de se contenter d’une chose très simple en apparence : nommer ses ennemis. C’est la condition de possibilité de la politique que de briser l’organisation du consensus généralisé. Mettre des noms, des visages sur ce dont on ne cesse de répéter qu’il est sans nom, sans visage : qu’il est le système. Ne plus y aller par quatre chemins : drapeau américain, suisse, visages de dictateurs, sigle du dollar, croix chrétienne, noms de marques, noms de pays, noms de présidents, noms de PDG… Nommer ses ennemis, dresser une barricade : ce sont deux gestes indissociables in fine. C’est sur cette barricade, patiemment érigée à partir de décombres, construite morceau de bois par morceau de bois par tous les danseurs comme un jeu d’enfants, danseurs recomposant une chaîne de solidarité pour l’occasion, que sont donnés à lire d’innombrables noms d’oppresseurs, face public.

Citer à présent le nom de chaque danseur revient moins à leur assigner une identité qu’à faire résonner et donner à entendre leur altérité : Ulises Alvarez, Charlie Aubry, Laura Frigato, Françoise Leick, Louise Mariotte, Mayalen Otondo, Cathy Polo, Ennio Sammarco, Marcelo Sepulvedo et Adolfo Vargas.

Vivement la suite. Qu’adviennent le théâtre des opérations et un ramdam d’enfer. [1]


[1En attendant, on peut lire le numéro 226 de Théâtre/Public (octobre-décembre 2017) entièrement consacré à Maguy Marin.

Mots-clés

_Deux mille dix sept _Festival sens dessus dessous _Maguy Marin _Maison de la danse