Speed Leving… Théâtre et politique I
Yannick Butel - 7 juillet 2018

C’est le vendredi 8 juin, à la Friche belle de mai. Il est un peu plus de 20H00 et le metteur en scène Laurent Brethome présente Speed Leving de Hanokh Levin. Un travail d’école de fin d’année mené avec les élèves comédiens de l’École régionale d’acteurs de Cannes-Marseille et ceux du Nissan Nativ acting studio de Tel Aviv. Cette manifestation est conçue dans le cadre de La Saison France-Israël 2018. Il y aura « incident » (cf. lire la suite). Speed Leving sera repris, au festival d’Avignon, à La Manufacture cet été 2018. Entre appel au Boycott (Speed Living relève-t-il d’un produit manufacturé (code 729) israélien ?) et défense d’exposition des œuvres d’art, nous choisissons tout d’abord de rappeler divers éléments d’une Histoire qui lie le peuple palestinien à celui de l’État hébreu.


20H23 à l’IMMS, Friche belle de mai, Didier Abadie se trouve à côté d’un activiste européen pro-palestinien. L’homme qui parle de la violence de l’État d’Israël à l’endroit du peuple palestinien s’est levé de son siège au premier rang, s’est tourné vers la salle pleine venue assister aux travaux de sortie d’École des comédiens de l’ERACM qui, cette année, ont été rejoints par ceux de Nissan Nativ acting studio de Tel Aviv. Didier Abadie, Directeur de l’ERACM, attend, n’esquisse aucun mouvement et laisse, à celui qui s’est invité sur la scène, la parole qu’il a prise immédiatement après les mots d’explication et d’encouragement du metteur en scène Laurent Brethome aux comédiens qu’il a accompagnés tout au long de Speed Leving, texte théâtral de l’israélien Hanokh Levin. La salle est momentanément calme jusqu’à ce que mon voisin de devant dise d’une voix forte : « on est venu assister à la pièce, laissez-nous tranquille ». Paroles qui sont suivies immédiatement d’une cacophonie qui s’élargit à tout le public. Du public, alors, debout, tract à la main et drapeau de la Palestine arboré, une vingtaine d’activiste prend en même temps la parole, énonçant les crimes d’Israël contre les populations palestiniennes. Une violence sonore s’installe où spectateurs et activistes ne peuvent s’entendre et se jettent à la figure les arguments devenus classiques, à commencer par celui du « tout est politique », etc.
Celui que je prenais pour un spectateur, mon voisin de devant, est debout et clame haut et fort la collusion de l’ERACM avec la politique culturelle israélienne (notamment le soutien du ministère des affaires étrangères) qui instrumentalise les artistes afin de « redorer » ou « blanchir » l’image d’Israël. On parle de politique de « washing » (lavage en anglais). Ne sont soutenus que ceux qui, a priori, feraient le jeu d’Israel : sa politique expan-sionniste, militaire et confessionnelle.
Un peu moins d’une dizaine de minutes plus tard, l’ensemble des activistes quittent la salle. Pas un des spectateurs ne rejoindra le groupe qui s’éloigne en scandant des slogans hostiles à Israël, et pro-palestiniens.
Speed Living peut commencer ou se poursuivre puisque depuis le début les comédiens de l’ERACM comme ceux du Nissan Nativ étaient sur le plateau, tenus dans l’ombre.

20H29. Laurent Brethome monte dans les travées à jardin. Il dit à l’un des membres du groupe de ceux qui d’évidence ne sont pas des spectateurs « vous connaissez mon travail ? ». Question sans réponse, à peine audible, bien entendu, puisque le groupe de ceux qui manifestent n’est pas venu dialoguer mais se « faire entendre ». Pour info, Laurent Brethome n’est pas un artiste israélien, mais dirige la compagnie Le menteur volontaire conventionné dans les Pays de Loire. Lui, s’occupe de théâtre et sans doute de politique ou disons plus simplement a sans doute réfléchi à un théâtre politique, une pratique politique du théâtre. Il ne pouvait être ignorant qu’en prenant part à l’année France-Israël, il serait soumis à certaines réactions, peut-être certaines pressions qui s’exercent en France sous des modalités moins musclées que celle que pratique Miri Regev, la ministre de la culture et des sports de l’État d’Israël, proche de l’aile très à droite du Likoud et des thèses du Hérout (né du parti sioniste révisionniste, fervent défenseur d’un « foyer juif » : Yichouv. Le « foyer Juif » étant actuellement le parti politique avec lequel doit composer le Likoud). Il ne pouvait ignorer qu’au sein même de la profession et ses périphériques critiques, universitaires, intellectuels… cela lui vaudrait à minima d’être interpelé… Le théâtre, faire du théâtre, n’a rien à voir avec la neutralité.

20H00 à l’IMMS, Friche belle de mai, le service d’ordre (trois blacks en costume) a pris place et filtre les entrées des spectateurs. La salle sera pleine pourrait-on se réjouir. Le spectacle est gratuit et le placement est libre. Cela n’empêchera pas une incompréhensible cohue à l’ouverture des portes où, semble-t-il, certains sont à la course pour occuper un siège stratégique. L’incompréhensible s’éclairera vers 20H23. A côté de moi, au dernier rang, un homme et sa fille (5 ans maxi) a pris place. Je me réjouis de voir des mômes si jeunes au théâtre et pour un peu on féliciterait le type (assimilé trop vite au « père ») qui l’accompagne. Vers 20h33, il lui dira simplement « allez viens ma fille, on s’en va ». Je la suis du regard, elle qui est collée à la jambe de son père. Elle sort comme les autres… plus invisible et muette que jamais, prise dans le groupe qui disparaît.

21H55, peu après. Dans le Hall qui accueille les spectateurs qui sortent de la salle, Laurent Brethome s’inquiète de « ses » comédiens. Ce qu’ils ont ressenti, ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils pensent. On finira par se rencontrer. Il parle. Non pas surpris, non pas choqué, non pas remonté… il s’interroge sur la difficulté de faire exister un dialogue. L’écoutant, on entend dans son propos qu’il a été l’objet d’interpellations antérieures par différents « théâtreux » (on les nommera comme ça, et seulement comme ça, en taisant leurs noms, en soulignant qu’ils sont responsables de structures, universitaires, intellos…) je lui propose la possibilité de s’entretenir de tout cela. Rendez-vous est pris. À suivre donc.

20H25 (pendant la présentation du travail des comédiens). D’évidence l’aubaine d’un spectacle gratuit a favorisé l’intervention du groupe pro-palestinien à l’intérieur de la salle. L’action, pensée, calculée, organisée n’est pas en soi blamable. L’alternative à ce « coup de force » aurait peut-être été de négocier un temps de parole afin de faire entendre le propos, car l’essentiel est bien là : informer, éveiller, réveiller, à moins que…
À moins qu’aucuns des protagonistes de cette action ne soient dupes des publics qu’il a contraints et de leur rapport à l’information. De fait, qui pourrait ignorer la politique sioniste du gouvernement Netanyahou : colonialiste et nationaliste ? la violence journalière et structurelle avec laquelle elle s’applique sur la mosaïque que forment les territoires palestiniens ? la violence quotidienne dont sont victimes les palestiniens ? la répression qui s’exerce sur les arabes israéliens, la censure qui s’exerce sur les artistes israéliens… au prétexte qu’Israël est en guerre contre le Hamas (pro-hezbollah) de la bande de Gaza et que l’État d’Israël a globalisé son rapport aux palestiniens (y compris donc le Fatah siégeant à Ramallah et en Cisjordanie), aveuglément et perversement, profitant et encourageant les divergences internes au peuple palestinien, assénant à tous et indifféremment une loi de fer et de feu (Cf. l’opération « Plomb fondu » où l’intervention d’Israël sur Gaza fit plusieurs centaines de morts, en 2008-2009).
Qui pourrait ignorer que depuis bien longtemps déjà, dans le monde et donc aussi en France, deux camps s’affrontent aux plans politique, juridique et éthique sur les rapports que doivent entretenir les États et la communauté internationale avec l’État d’Israël ? Qu’en la matière, en France, les clivages sur l’attitude à adopter à l’endroit d’Israël divisent la classe politique et intellectuelle, et que les citoyens, dans leur pratique quotidienne, peuvent eux-mêmes s’engager et faire de leur geste une réponse politique ?
Qui pourrait feindre de méconnaître que face à une « droite française » qui entend préserver ses liens et ses intérêts économiques avec l’État d’Israël, la « gauche radicale » et parfois quelques voix du parti socialiste appellent à une prise de conscience qui se traduirait en faits et en actes afin de « contraindre » Israël à un dialogue avec l’autorité palestinienne, et faire respecter les accords d’Oslo d’emblée caduques, du début des années 90 ?
Qui pourrait dire ne pas être renseigné et ignoré que, des Fedayins du Fatah (né de l’OLP de Yasser Arafat) aux Djiadistes du Hamas, la disparition ou l’élimination d’Israël est l’objectif de l’Autorité palestinienne soutenue aujourd’hui, entre autres, par l’Iran ?
Qui pourrait ignorer que l’intérêt des USA, de l’union européenne, et plus globalement d’une majorité des États de la communauté internationale est sans doute d’entretenir un conflit pérenne entre Israël et ses voisins, s’étendant notamment au Liban, afin que le Règne de l’économie libérale s’accomplisse à l’endroit d’une région totalement déréglementée où les flux de capitaux ne s’embarrassent ni de leur origine, ni de leur finalité ?
Etc.
Si donc il ne s’agissait pas d’informer, de quoi s’agissait-il ?
D’évidence, pour le groupe pro-palestinien qui a agi à la manière d’un commando (infiltration du terrain, camouflage (tenue de spectateur jusqu’à ce qu’ils se découvrent tract, drapeau, etc.), assaut de la scène et des gradins, replis en ordre groupé), le conflit israélo-palestinien ne tient pas à une géographie réduite au Moyen-Orient, mais est au-delà de ces frontières et inclut tous les espaces où Israël peut s’identifier comme se livrant à une conquête. Celle des esprits par l’art, la culture, etc. n’est pas exclue et vaut celle des territoires.
Dès lors, et logiquement, l’action du groupe pro-palestinien s’inscrit dans la lignée des actions du BDS (Boycott Désinvestissement et Sanctions. Cf. https://www.bdsfrance.org/qui-sommes-nous/ ) lancée par la société civile palestinienne en 2005, et relève du CPBACI (Campagne Palestinienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël).
Il s’agit bien non seulement d’appeler au boycott des produits manufacturés israéliens, mais de l’étendre au boycott des productions artistiques et intellectuelles soutenues par Israël ou des « acteurs » (les universitaires, par exemple) qui entrent en collusion avec l’État hébreu assimilé à un État d’apartheid.
Soit une réponse du BDS et des membres qui le composent aux atermoiements de la communauté internationale qui, si elle reconnait les exactions d’Israël et de Tsahal (l’armée israélienne est par ailleurs un motif central du cinéma israélien et mondial. Cf. https://www.diploweb.com/Israel-Tsahal-sur-les-ecrans-heros-faillibles.html), demeure in fine lente à réagir à une situation d’urgence, une situation inhumaine. L’un des arguments de cette communauté reposant sur le risque de développer une confusion entre antisionisme et antisémitisme en boycottant Israël.
Cela étant, ici et là, dans la grande distribution internationale et donc aussi en France, sous la pression d’associations, information est faite sur les produits israéliens et les produits fabriqués dans les colonies israéliennes (appelées aussi « territoires occupés » et en proie à l’inflation de logements/fortifications habités généralement par des ultras/sionistes/orthodoxe). Une campagne d’étiquetage a été mise en œuvre et le code barre 729 (identifiant d’Israël) permet de savoir ce que l’on achète et donc ce que l’on soutient en s’alimentant. Sur le « terrain », le consommateur est ainsi à même de faire valoir son ego de citoyen et de manifester son engagement afin d’influencer/contraindre un régime, au risque aussi d’en faire un, tant la liste des produits et des industriels est longue. Reste que ce boycott unilatéral des produits israéliens ne fait pas l’unanimité, y compris dans les rangs de l’Autorité palestinienne, et notamment chez Mahmoud Abbas qui, en 2013, au nom des relations diplomatiques entretenus avec Israël, disait ne pas soutenir cette initiative, même s’il appelait « tout le monde à boycotter les produits des colonies », rappelant que l’ONU considérait l’implantation d’Israël dans les colonies comme une occupation illégale du territoire palestinien par l’État Hébreu. Mahmoud Abbas craignait à l’époque que l’initiative n’envenime les relations entre Israël et Palestine.
De la même manière, parallèlement au boycott des produits alimentaires issus de l’agroalimentaire mondialisé où les intérêts économiques et financiers des États se croisent et coagulent, le boycott s’applique aux produits technologiques. Quant à ceux-ci, justement, les campagnes du BDS ont montré les liens qui existaient entre leur réalisation et les universités israéliennes.
Le boycott des universités, et des universitaires, est ainsi également actif .
Enfin, et l’action des pro-palestiniens à l’IMMS de ce vendredi relève de celui-là, le boycott s’exerce sur les « œuvres de l’esprit » (artistes, œuvres…), toutes créations, tout événement sportif ou tous symboles renvoyant à Israël.
Du match de foot Argentine-Israël qui n’aura pas lieu eu égard au boycott qu’en feront les joueurs de la sélection de l’Albiceleste (mai 2018), en passant par le boycott du drapeau et de l’hymne national (Hatikvah : l’espoir en hébreu) au tournoi de Judo d’Abou Dhabi en octobre 2017 (Tal Flicker, judoka israélien médaillé d’or murmurera l’hymne boycottant ainsi ceux qui le boycottaient)… le monde des sports entrevoit enfin (mais ce n’est pas à Brecht qui le disait depuis longtemps qu’il est redevable) que le sport est politique.
Cela étant, le boycott qui s’applique désormais ici et là, et tient à des personnalités qui emboîtent le pas au discours du BDS (cela va du chanteur de variétés à l’universitaire, du citoyen anonyme au Haut commissaire aux droits de l’Homme à l’ONU, de l’auteur réalisateur à l’écrivain, etc.) induit un boycott en retour (et bien souvent avant) puisque l’État d’Israël et ses représentations internationales (en France, le Crif et les associations pro-israéliennes) appellent eux aussi au boycott.
Ergo, en Israël, c’est le festival du film LGBT de Tel Aviv que la ministre de la culture et des sports Miri Regev fait vaciller. La même qui condamne le film israélien Foxtrot (une critique de l’action de Tsahal en Judée-Samarie), réalisé par Shmoulik Maoz qui a obtenu le Grand prix du festival annuel de la Mostra de Venise en 2017, au prétexte qu’elle juge « révoltant que des créateurs israéliens contribuent ainsi à l’incitation des jeunes générations contre l’armée la plus morale au monde, en diffusant des mensonges sous couvert de créations artistiques […] Tsahal est une armée morale dont les soldats doivent se mesurer quotidiennement à une situation difficile et complexe. Et voilà que des films israéliens qui critiquent l’État d’Israël et salissent ses soldats bénéficient de manière presque automatique du soutien et des applaudissements internationaux […] Ce sont des films qui alimentent le mouvement BDS comme tous ceux qui haïssent l’État d’Israël dans le monde et qui sont accueillis avec joie par eux ! ». Et de ne pas en rester là puisque celle qui est ancienne porte-parole de l’armée israélienne et censeur militaire (Miri Regev déclarait aux artistes et à qui voulait l’entendre à sa prise de fonction en mai 2015 « S’il est nécessaire de censurer, je censurerai ») a également menacé de couper les subventions du théâtre Elmina à Jaffa, près de Tel-Aviv (qui développe l’un des rares projets artistiques faisant la promotion d’une coexistence judéo-arabe) au prétexte que son directeur, Norman Issa, un arabe israélien, refusait de se produire devant des colons israéliens en Cisjordanie occupée. Familière du Boycott, Regev soutient également les initiatives du ministre de l’éduction Naftali Bennet (membre de l’extrême droite dur du « foyer juif ») quand il coupe les financements publics de « Temps Parallèle » une pièce montée par une troupe arabe du théâtre Al-Midan de Haïfa. Le motif de la pièce prenant appui sur l’emprisonnement à vie d’un jeune palestinien pour l’enlèvement et l’exécution d’un soldat israélien en 1984. L’argument du ministre fut alors de de souligner que « Les citoyens israéliens ne vont pas financer des pièces qui tolèrent le meurtre des soldats ». Et d’ajouter pour clore sur la politique intérieure à Israël et le rapport à la culture qu’entretient sa ministre que récemment, à l’ouverture du 56ème festival d’Israël, Regev menaçait encore de couper les subventions publiques du festival au prétexte de scènes de nudité. Les pièces d’Angelica Liddell « Que ferai-je, moi, de cette épée » et « Pindorama » de Lia Rodrigues comportant ces scènes. Regev soulignait que cette nudité « porte atteinte aux valeurs fondamentales d’Israël en tant qu’État juif et démocratique ».
Plus généralement, et sans qu’il soit possible ici de rapporter tous les cas de censure et/ou de boycott, le gouvernement actuel de Netanyahou a donc décidé de « mettre au pas » tous les artistes israéliens qui auraient un rapport critique à la politique d’Israël vis-à-vis de l’Autorité palestinienne, des territoires occupés et de Tsahal , comme ceux qui par leur programmation contreviendrait à la moralité définie par la frange radicale et religieuse de la société israélienne. Politique violente à l’endroit des milieux artistiques au point que ceux-ci ont signé une pétition intitulée LISTE NOIRE qui assure qu’ils (les artistes) continueront de s’exprimer en conscience et à faire face à la réalité, malgré le prix à payer.
Cette résistance artistique, notamment par la voix du metteur en scène et acteur Oded Kotler (qui a fondé le théâtre Fringe à Saint-Jean D’Acre, dirigé le théâtre de Haïfa comme aussi le Festival d’Israël, est bien sûr le fait, essentiellement, d’artistes de gauches que Regev n’hésite pas à qualifier de « traitres et d’ennemis ».
Résistance également des palestiniens qui ont tenté de développer une chaîne radio « Palestine ‘48 », que le ministre de la sécurité publique d’Israël Gilad Erdan, a immédiatement fait fermer, au motif de « la violation de la souveraineté d’Israël ». Résistance des palestiniens d’autant plus déterminé qu’en Israël, sous la pression des tribunaux, le ministère de la culture de l’État hébreu a communiqué sur son soutien aux artistes et à la culture palestinienne. 3% du budget de la culture leur est alloué. Selon les chiffres officiels, les quatre cinquièmes des communautés palestiniennes n’ont reçu aucun fonds du ministère. Dans 83 % des communautés, il n’y avait pas d’activités musicales. La moitié n’avait pas de festivals ou de spectacles pour enfants et un tiers ne possédait pas de bibliothèque. Aucune communauté palestinienne n’avait de théâtre ou de centre artistique respectant les normes gouvernementales. Jafar Farah, qui dirige également le centre Mossawa pour la défense des Palestiniens en Israël, lequel est allé devant le tribunal pour exiger les chiffres sur les dépenses, a déclaré que la culture arabe en Israël était privée de fonds. « Le gouvernement fait de son mieux pour empêcher ses citoyens arabes d’obtenir une répartition équitable du budget », a-t-il affirmé. « Il veut faire taire les détracteurs de ses politiques, en particulier en ce qui concerne l’occupation et les violations des droits de l’homme. »
Ahmed Tibi, membre palestinien du parlement israélien (la Knesset), a récemment rapporté au site web d’informations Ynet : « Regev agit envers les artistes arabes comme les policiers israéliens à l’égard des manifestants arabes : comme un ennemi qui doit être éliminé. » Et le journal libéral Haaretz a comparé les actions de Regev à des pratiques « staliniennes ».
Et d’ajouter que le Meretz, parti israélien de gauche, qui appelle ouvertement au boycott des produits fabriqués dans les colonies israéliennes, tout en s’opposant à un boycott de l’État d’Israël qu’il soit économique, culturel ou académique, s’oppose désormais à la Cour suprême qui, depuis 2011, a promulgué une loi anti-boycott (en réponse aux actions du BDS), à l’initiative du député de droite Ze’ev Elkin. En substance, la loi permet aux israéliens d’intenter des actions contre les individus ou les organisations qui appellent au boycott à leur encontre sans avoir à prouver un quelconque lien direct entre l’appel au boycott et les pertes financières qui en résulteraient. Dans la foulée, des organisations de défense des droits de l’homme ont demandé à la Cour suprême d’abroger cette loi, affirmant qu’elle viole la liberté d’expression inscrite dans la Constitution israélienne. Sans gain de cause.
Ainsi va la démocratie en Israël. Et Noam Sheizaf, journaliste du site web 792 (anagramme du code barre 729), soulignait presque anecdotiquement qu’en Israël, il est légal de boycotter le fromage blanc en raison de son prix élevé, mais qu’il est interdit de le boycotter parce qu’il est produit dans les colonies… Ergo, aux yeux de l’un des principaux avocats des droits de l’homme en Israël, Michael Sfard, s’il est compréhensible que la cour suprême défende les politiques du gouvernement sur des questions de sécurité nationale, la loi sur le boycott n’a rien à avoir avec la sécurité nationale.
02H00 (samedi). Politique étrangère d’Israël…. Souvenir d’un article de Pierre Haski, sur Rue89. Juin 2013, à Paris, au jeu de Paume, un établissement public consacré à la photographie, situé Jardin des Tuileries… Le travail de l’artiste palestinienne Ahlam Shibli est menacé. Il s’agit d’une exposition photos intitulée « foyer fantôme » qui tend à montrer comment est préservée la mémoire des palestiniens appelés « martyrs ». Plusieurs associations pro-israéliennes ont déjà condamné et manifesté violemment et physiquement contre cette exposition, notamment la partie appelée « Death ». La police doit protéger le centre d’art contemporain jeu contre ce qui ressemble à un boycott musclé. Et pour finir, elle doit faire face à une alerte à la bombe le mardi 18 juin. Le Crif (conseil représentatif des institutions juives de France) , dans une lettre du 5 juin adressée à la ministre de la culture, dénonçait une exposition faisant « l’apologie du terrorisme ».
2H25. Politique étrangère d’Israël… souvenir du festival d’Avignon… juillet 2017. À la manufacture, au Festival d’Avignon, est programmé la pièce de théâtre « Moi, la mort je l’aime comme vous aimez la vie » écrite sur le motif des dernières heures de Mohammed Merah et soutenu et coproduit par le CDN de Rouen. Immédiatement repéré par le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) qui a porté plainte pour « apologie du terrorisme et antisémitisme » par la voix de son président Sammy Ghozlan. L’avocat du BNVCA, Charles Baccouche, s’est dit « révolté » par cette affaire. « En affirmant que le sujet est "clivant", le metteur en scène Yohan Manca insinue que l’affaire Merah peut faire l’objet d’une discussion. Peut-on vraiment penser qu’il a eu raison de tirer dans la tête d’une enfant de cinq ans ? », s’est indigné maître Baccouche. Rejoint par le député de la 8ème circonscription des français à l’étranger, Meyer Habib, qui adressa une lettre à la Ministre de la culture où il faisait part de son indignation : « humaniser l’assassin, c’est déjà un peu l’excuser et même légitimer son discours de haine ». Saisie de cette affaire, à la suite d’une pétition qui lui a été également adressée, la ministre de la culture Françoise Nyssen s’est engagée à « prendre toutes les dispositions et les sanctions, de nature à mettre un terme aux graves et tragiques dérives causées par cette affaire ».

22H00 (dimanche). Les lignes ci-dessus sont indépassablement lacunaires. Comment rendre compte de cette histoire (la multiplicité des événements) où le boycott est, en définitive, l’une des réponses (ou des conséquences) à une situation insaisissable. Insaisissable, oui, jusque dans les films qui tentent en vain, sur un mode didactique, de rendre compte du « plus vieux conflit » de l’Histoire (La Terre promise deux fois, est l’un d’eux).
Reste la mort qui pave cette histoire. Morts liés à la guerre, à la répression, à la lutte armée quotidienne, à la résistance journalière, pour une tentative de passage du Mur, à cause d’une roquette, à cause de tirs à balle réelle sur des manifestants… Des morts, oui, palestiniens, nombreux, civils pour la plupart… Des israéliens, également, moins nombreux, civils aussi… Ces morts, comme normaux, pour ainsi dire attendus, puisque le « conflit israélo-palestinien » (un syntagme figé qui relève d’une impasse et donc d’une histoire figée) les suppose, les induit. Ces morts qui, d’un côté sont le fait d’une armée (Tsahal) habilitée à tirer, de l’autre ceux d’une résistance du peuple palestinien que l’on perçoit comme « héroïque » ou terroriste, c’est selon.

5H00 (Lundi). Témoin. Oui, juste témoin de ce qui s’est passé à la belle de mai. Et c’est bien, peut-être ça, le « problème ». « Être témoin », c’est-à-dire, au sens strict du terme, être extérieur, être dehors… Avoir la conscience de la violence de l’État hébreu, d’un sionisme exalté inadmissible, d’assassinats injustifiables commis par Tsahal… Avoir cette conscience-là, ponctuellement. Et essayer de comprendre comment, avec cette conscience-là ; cette conscience endormie, réveillé par Speed Living, pourquoi la conscience ne change rien dans la position du corps. Pourquoi le corps militant, corps qui viendrait s’interposer donc, qui viendrait s’exposer… ne s’écarte pas de sa forme endormie ? Comment expliquer ça ? Cyniquement, se dire que « ce n’est pas moi qui vais changer tout ça ». Cyniquement, oui, penser que « l’œuvre d’art aurait un statut spécial, intouchable ». Oui, c’est ça, cyniquement prétendre que l’œuvre d’art mérite d’être protégée du politique, de la chose politique. Cyniquement prétendre ça en oubliant que l’œuvre d’art est politique, comme on le dit toujours et depuis le début.
Abandonner le cynisme… Essayer de réfléchir à cette inertie du corps. Luxe de la conscience que de prendre le temps de la réflexion… de la justification ?
(en construction)


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