Grito Pelao… ventre mou ou ventre plein ?
Yannick Butel - 12 juillet 2018

Grito Pelao, Flamenco de Rocio Molina,
festival d’Avignon In 2018

21h50, mardi 10 juillet, cour du Lycée Saint Joseph, une clameur s’élève dans la ville. Et, avec quelques secondes de retard, une partie du public qui a pris place dans ce lieu du In, lui répond en écho. La France est en finale de la coupe du monde et vient d’avoir raison des Belges. Olivier Py doit être désolé, lui qui avait ponctué l’ouverture du forum des écritures dramatiques contemporaines européennes par un « pourvu que les belges gagnent », écho un peu pauvre et bien loin du souci qu’en avait Camille Desmoulins. Les minutes qui suivront et une partie de la nuit, ce sera un concert de klaxon et de liesse indescriptible. Quelque chose d’imprévisible qui semble marquer que le bonheur est là, et, aussi, un truc assez violent pour le piéton-festivalier qui, vers minuit, doit franchir les boulevards, alors qu’il quitte la cour du Lycée Saint-Joseph après qu’il a assisté à Grito Pelao (traduisez « le cri écorché ») de Rocio Molina. Pièce de flamenco d’un peu moins de deux heures qui avait commencé à 22H15 (au lieu de 22H00). Au théâtre, les arrêts de jeu, aussi paradoxal que cela pourra paraître, c’est avant que ça ne commence, quand on a du mal à remplir la salle et que l’on fait rentrer les « sans-billets », les « spectateurs-remplaçants »…


No more Football than Fiesta

Dépité Py doit l’être, lui qui espérait que les Belges gagnent. Dépité oui, car dans l’esprit du Directeur du Festival, il doit y avoir le souci du son. Le son des klaxons et des hurlements frénétiques qui viendront, le 15 juillet prochain, jour de la finale France-Croatie, parasiter les murmures, les dialogues, les monologues, les paroles et autres formes sonores, musicales, des plateaux ouverts à la nuit, sous les étoiles. Le dépit de Py tiendrait donc, non pas comme nous l’écrivions, à un émoi identitaire soutenant le « Belge » (cf. critique sur le forum des écritures à lire sur l’insensé), mais bien à la conscience d’un directeur affranchi des contraintes techniques qui soutiennent l’accomplissement de l’acte théâtral. Sauf à beugler comme dans Thyeste planté dans la cour d’Honneur (son et lumière, fric et bastringue scénographique), de fait, et par exemple la délicatesse du geste de Raimund Hoghe, aux Cloîtres des Célestins, avec 36 avenue Georges Mandel (hommage à Maria Casares) devrait souffrir. Et d’imaginer le Directeur du festival soutenir maintenant la Croatie afin que le bruit de la nuit ne soit réservé qu’à la voix de la Diva.

Paradoxe d’un festival de Théâtre Populaire qui a forcément besoin de voir disparaître son adjectif afin qu’il persiste dans l’imaginaire (sauf à évaluer le tarifaire).

Ah ! Ce peuple dont tous se sente solidaire (de Macron le « monarc » en passant par Mélenchon l’oligarque) et qui n’en finit pas d’inquiéter l’Histoire qui, sans lui, serait tellement bien huilée.

Mais bref, si Fiesta d’Israel Galvan, au milieu de la cour d’Honneur dans l’édition précédente, n’avait pas convaincu ceux qui étaient adeptes d’un Flamenco de l’endurance ; si Galvan avait proposé des fragments d’excellence plutôt qu’un Flamenco s’inscrivant dans la durée ; alors la présence de Rocio Molina, dans la cour du Lycée Saint-Joseph, semblait venir compenser la frustration du spectateur de l’an dernier (du moins s’il s’agissait du même). Magnifique attention que d’assouvir ainsi les goûts du spectateur, ses attentes, ses besoins de Flamenco complet… En finir avec le souvenir de Fiesta, en finir avec la clameur du footeux trop populaire, et prier ou espérer que ça ira avec Molina…

Quand le Phallus se retira… enfin

Aux premiers pas, à l’instant où la cour du lycée Saint-Joseph se dévoile à la vue de celui qui va gagner les travées métalliques, le plateau et la scène surexposés sont fascinants. Un blanc intense y est entretenu et le sable fin qui borde le planché qui entoure une fontaine immobile libère un sentiment d’éternité, de temporalité absente pensés par le dramaturge de la lumière Carlos Marquerie. Jusqu’aux trois petites chaises et à la tablette surélevée en fond de scène, tout semble s’accorder avec ce blanc absolu dont Kandinsky écrivait qu’il excluait la raison, et permettait peut-être l’événement de la spiritualité. Et d’évoquer un trouble, propre au spectateur qui se trouve là, à cet endroit en attente de ses interprètes, ce qui relève d’une expérience sensible puissante. Plus tard, une, puis deux, puis trois femmes apparaîtront qui gagneront leur place au plateau. Les rejoindront les musiciens qui prendront place discrètement sur le côté. La scène appartiendra presque exclusivement à ces trois femmes.

À la mère Lola Cruz, à la fille la danseuse Rocio Molina Cruz, à l’amie la chanteuse Silvia Perez Cruz. Trois femmes ou trois ventres de Venus figure de la fertilité, d’hier et d’aujourd’hui. Trois ventres, l’un abimé sans doute par l’âge et la maternité qui ne se donnera jamais à la vue. Il a vécu, est là, et sous le vêtement qu’il ne quittera pas, à lui seul il raconte l’histoire de toutes les femmes qui, de petite fille jusqu’à ce qu’elle devienne femme, portent en elle, dès la naissance, cette virtualité qu’est la vie d’un autre à créer. L’Histoire de la perpétuation de l’humanité est à cet endroit, mais si longtemps il a fallu accueillir un sexe intrus pour que se réalise celle-ci, aujourd’hui et alors que Goethe y pensait en écrivant Faust et l’épisode de l’Homonculus, la technique aura permis de distinguer cette histoire, d’une autre nommée sexualité. Ce ventre-là, finalement, je le regarderai comme un point archéologique. Un ventre qui induisait, par-delà la maternité, un ensemble de relations périphériques, de formes de pouvoirs, de conservatisme moraux, d’enjeux sociétaux, une histoire de la sexualité au prisme de la société et de l’esprit des hommes. Quelque chose d’un ordre que la poésie de Mallarmé rapporte avec justesse : « Alerte, gaillard et dispo !/Je sais que près de toi je bande/ Vertement, et je n’appréhende/ Aucun malheur, sinon de voir,/ Entre mes cuisses engourdies/Ma pine flasque et molle choir !... ». Quelque chose que fait trembler d’émotion Apollinaire : « Con large comme un estuaire/ Où meurt mon amoureux reflux/ Tu as la saveur poissonnière l’odeur de la bite et du cul/ La fraîche odeur trouduculière/ Femme ô vagin inépuisable/ Dont le souvenir fait bander/ Tes nichons distribuent la manne/ Tes cuisses quelle volupté/ même tes menstrues sanglantes/ Sont une liqueur violente/ La rose-thé de ton prépuce/ Auprès de moi s’épanouit/ On dirait d’un vieux boyard russe/ Le chibre sanguin et bouffi/ Lorsqu’au plus fort de la partouse/ Ma bouche à ton nœud fait ventouse » .

Et de voir ce premier ventre comme le contrepoint des deux autres qui, la technique aidant, semblent avoir été libérés du poids des sociétés phallistiques, de la friction et de la pénétration, etc. Ventres fermes, lisses, féconds… exhibés sur la scène où la rondeur avoue aussi la révolution. Ventre de Rocio en gestation, aux seins alourdis par ce qui pousse à l’endroit du creux d’elle, et ventre de Silvia qui dix ans plutôt a eu sa filles Lola et a gardé sur les hanches ce qui, pour venir au monde, exige du corps une élasticité, une plasticité. Ventres de femme de la maturité comme on le dit d’un fruit lequel, d’ailleurs, est évoqué pour rythmer les mois d’une grossesse. Rocio a ainsi le « ventre de la poire »…Ventre fécondé in vitro que celui de Rocio et qui portant l’enfant, pour autant n’a jamais eu à souffrir le poids d’un géniteur entre ses cuisses, sentir le souffle court du co-créateur, ses assauts physiques…

Grita Pelao, pour autant que la scène pourra se colorer d’un onirisme lyrique, d’un geste chorégraphié et chanté, ne perdra jamais de vue cette histoire-là, celle des ventres et de l’expérience qu’ils vivent. C’est là qu’est l’impulso qui nourrit le geste de création de Rocio Molina.

Impulso… et le pouls filant…

L’image, disons le visuel, précisons encore… tout ce qui relèvera de l’optique restera inaltérablement structuré, rigoureux en chaque variation de couleurs qui s’étendent sur l’ensemble des murs et du plateau. Scénographiquement Grito Pelao demeurera puissant dans son rapport à l’impact visuel. Les rouges brossés, les bleus froids, les marbrures sur fond noir… rien de la couleur ne s’écartera de la précision qui confine à un art pictural. Et si tant est que l’on puisse, dans l’écoute, dompter les sons sauvages qui parviennent à l’ouïe, le pas claquant, caressant, percutant de Rocio Molino, pris isolément, nous ouvre à une métaphysique du pied. Celle qui nous conduit à nous rappeler que le pied est l’articulation complexe qui a donné à l’homme sa stature, et dans son prolongement, son rapport cérébral au monde. Écouter les pieds de Rocio, c’était en définitive faire l’épreuve d’une cérébralité à l’œuvre et peut-être le « duende » (les démons intérieurs) qui nous accompagnent et donnent au corps ses formes esquives, ses rapports percussifs et languissants, sa plasticité ondulante et vibrante…

De la même manière, arriver à saisir la voix de Silvia Perez Cruz, n’écouter que la langue espagnole sans se préoccuper d’un ailleurs (les sous-titres sont décidément des briseurs de poétique), c’était peut-être parvenir à entendre l’accent de la romance qui organisait le chant, en faisait une caresse... Le canto Jondo qui dit la peine et la douleur dans leur expression sonore soutenue par les rascado (accords brusques) de la guitare qui l’accompagnait. À la manière de Lorca, que chante aussi Silvia Perez Cruz, on saisissait que si la vie passe par les larmes, le théâtre se doit d’en être traversé aussi (cf. Klaus Mickael Gruber).

Mais voilà, alors que le Flamenco mériterait un équilibre entre voix et corps, entre musique et son du corps, il y eut seulement à cet endroit, pour Grito, comme une sorte de concurrence. Laquelle a eu pour effet d’annuler toute complémentarité. Un peu comme si, l’une et l’autre, s’inscrivaient dans une surenchère d’exposition de leur excellence singulière, au point que celle-ci disparaissait.

Là, fut, trop souvent, le premier écueil.

Le second, mais peut-être qu’il ne tient qu’à l’œil d’un « critique homme », c’est que cette histoire de ventre paraîtra parfois bien narcissique, un brin trop biographique, et finalement peut-être trop égocentrique… Quelque chose d’insupportable qui s’incarne dans l’image finale où sur le mur, en fond de scène, est projeté l’intérieur du ventre de Rocio : échographie, image grise fluide et son...

Parallèlement, la voix de Silvia Perez Cruz, qui fait écho à ces histoires de ventre solitaires/solidaires, font regretter celle qui chante Gallo Rojo, que les mouvements des Indignés espagnols et les furtifs de Nuit debout lui empruntaient.

Et de sentir quelque chose qui serait absent dans tout cela. Quelque chose de commun, alors qu’elles privatisent leur rapport au ventre. Et soudain, repenser à la Mère courage de Brecht. Entendre Anna Fierling effacer l’idée de père et défendre ses enfants jusqu’à ce qu’elle les perde. Repenser la maternité comme l’Histoire. Et chemin faisant, se frayant un passage entre les voitures et les drapeaux tricolores se souvenir du dramaturge allemand Heiner Müller : « On devrait coudre les femmes, un monde sans mères. Nous pourrions nous massacrer tranquillement les uns les autres, et avec quelque espoir, quand la vie nous devient trop longue ou la gorge trop serrée pour nos cris ». Basta la tragédie.


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