Une Saison en Enfer, Châtelain l’anachorète
Yannick Butel - 18 juillet 2018

Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud,
mis en scène Ulysse Di Gregorio, interprété par Jean-Quentin Chatelain,
Théâtre des Halles, Avignon Off 2018

En lieu et place de la Chapelle au Théâtre des Halles à Avignon, Ulysse Di Gregorio met en scène Jean-Quentin Châtelain dans Une Saison en Enfer de Rimbaud. Dans une scénographie épurée et tenant à quelques lumières célestes de Benjamin Gabrié, L’Acteur immense et libre qu’est Châtelain y est seul. Et cette bête, cet animal scénique, qui est l’un des plus grands acteurs de notre temps, aux prises avec Rimbaud, le fait apparaître à son côté, au fil d’une raison écorchée, convoquée et sans concession. Quelque chose du foudroiement artaudien. Incroyable.


Lire pour soi…

Ça ne sert de rien de tenter l’explication d’Une Saison en Enfer de Rimbaud. Ça ne servirait à rien d’aller chercher les commentaires, les plus précieux, les plus habiles, les plus précis… ça ne servirait à rien d’écouter Léo Ferré. Non rien, et il faut parfois faire violence à la raison. De Ferré à la préface d’Aragon, rien ne pourra remplacer le moment de la lecture que l’on fait pour soi. Ce temps curieux où, en silence ou à haute voix, s’entendre lire/dire Rimbaud suffit pour savoir que l’on est devant le massif, l’impénétrable, l’irracontable et parfois l’inexprimable. Ça ne servirait à rien de rappeler les premiers vers, si l’on devait s’inscrire dans le geste exégétique.

« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l’ai trouvée amère. Et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié […] Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce […] j’ai vu l’enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. »

Qu’est-ce qui pourrait bien venir en plus dans le commentaire ? Comment vivre autrement le commentaire que sous sa forme aride, sauf à s’appeler Maurice Blanchot qui est peut-être l’un des seuls à trouver dans une autre écriture un écho rare.

Qui, coupant la parole à la parole couchée et à l’imaginaire, pourrait prétendre offrir le sens en communion. Je dirai en pâture. Alors, il faut se résigner, lire, faire l’expérience de la lecture, s’entêter à trouver dans la voix ce que la ligne porte en elle, et qu’elle déploie. Lire seulement les premiers vers, être humble et trouver le temps de les sentir en soi, respirer, donner le rythme de la respiration, au risque de l’étouffement parce que rien, ici, ne peut se dire comme ailleurs. Et faisant cette expérience du lecteur, savoir oublier la récitation scolaire, ce moment de contrôle qui s’exerçait via l’élève sur la liberté qu’est l’espace du poème. Cette autre langue qu’est le poème n’a d’autre but que de nous apprendre à parler et de nous émanciper du langage clos.

Alors lire, oui, la première phrase pour la sentir s’insinuer dans les articulations du genou. Sentir le poids de la beauté dans l’articulation, et les ravages qu’elle fait sur le cartilage. Sentir à cet endroit -là du cartilage que la beauté est un poids quel que soit l’âge. Voilà, peut-être sentir une douleur à l’endroit du genou qui hantera le nocturne et s’éprouvait déjà dans le monde diurne. Se souvenir de la beauté et éprouver qu’elle eût maintes formes, plusieurs visages. Qu’elle fut une mèche de cheveu, peut-être un caillou d’Éthiopie, ou un galet ramassé sur la plage quand sculpté par l’eau et l’air marin, le caillou nous rappelle un souvenir. Comprendre que la beauté est extase, bien plus souvent à l’endroit de notre regard sur tout et partout, que dans la chose regardée qui n’est nulle part. Tout le long de ces sensations, comprendre qu’assis nous voyageons et que notre mémoire est traversée par ce monde d’illusions où la beauté est apparue. Rejeter loin, après un long silence le « Et » de coordination afin de faire entendre « l’amère ». Travailler ça qui ressemble à un adjectif et leur rebaptiser « abjectif ». Demeurer assis avec l’abjection qu’est toute beauté promise à la disparition et au spectral. Bien entendre que « je l’ai » renvoie à quelque chose de froid, et immédiatement saisir que la beauté est morte. Voilà, commencer à s’entretenir, assis, avec la mort. Et ne pas hésiter alors à résister à la proximité de ça qui est dans le genou, dans le cartilage. S’ « armer » contre l’amère, et d’un clin d’œil deviner que l’anagramme est presque présent. Prendre peur, sans doute à l’idée que les mots s’emboîtent et commencer ainsi à hésiter dans la lecture à haute voix. Faire en sorte d’entendre dans la voix l’inquiétude que l’on éprouvera en avançant dans les mots qui peuplent la ligne. Mais imperturbablement, continuer car, et on le sait, la poésie est accueillante. Elle est bras ouvert et l’enjambement a les cuisses écartées. Il n’est point ici de mots qui ne recouvrent l’esprit érotique de celui qui lit. La voix ça se construit, on n’en hérite pas. Alors continuez… et s’avouer que tout ne parle pas à l’oreille, mais que de temps à autres, un mot, un mot défunt, un mot choisi vibre au tympan. Alors mâchant les « Ô » se dire qu’il faut hisser la voix sur les hauteurs, là où dans les nues invisibles gitent les sorcières. Et les apercevant, continuer à grimper pour passer au-dessus de la « misère » afin de mesurer, de la position de surplomb, l’étendue de son périmètre. Ô, mais elle recouvre tout. Et trouver le son de la « misère » dans l’accentuation de l’étonnement. Et l’expérience faite de cette étendue qui fragilise mon corps vacillant parce que je me suis cogné à une vérité intense, savoir que le dernier Ô n’a rien à voir avec la hauteur, mais qu’il est tout entier compris dans une pensée intérieure. Quitter alors le topographique et donner à la voix le son de son origine. « Ô haine » se dira en rétrécissant le larynx. Alors la salive sera comme avalée douloureusement et on l’entendra qui passe dans la gorge.

Peut-être avoir envie de s’arrêter après cette première expérience. Se dire que ça suffit d’avoir senti ça qui est le poème quand on le lit pour soi…

Écouter Châtelain

Et un jour rencontrer Jean-Quentin Châtelain, Le lecteur, comme il y a Le livre chez Mallarmé. Savoir, depuis longtemps déjà, que Lui, c’est Le Lecteur, L’Acteur. L’avoir senti un soir qu’il était Fritz Zorn et que Mars n’avait plus de mystère pour sa mâchoire. L’avoir suivi presque 30 ans durant… l’avoir vu dans les Odes maritimes de Régy sans pouvoir commencer à écrire une seule ligne sur l’instant chamanique où Châtelain était sur les mêmes rives que Pessoa. Loin du monde et tellement proche de l’humanité. Être resté plusieurs heures durant, sur un banc, devant le théâtre de la Madeleine, après Fin de Partie, alors qu’il jouait avec Serge Merlin. Être resté là, sans sentir le froid, avec l’image de son corps balancier pendulaire de Clov. Ce mouvement inferno qu’il avait trouvé on ne sait où dans sa caboche cabossée. Et là, après qu’il a Bourlingué l’été dernier en Avignon avec Cendrars, aller à la rencontre de Châtelain qui est en enfer l’acteur qui brûle les planches. L’écouter lui, parler le Rimbaud : une langue à part entière, que d’aucuns essaient d’apprendre, mais que peut-être seul lui sait parce qu’il est, à l’endroit de la nef de pierre calcaire du théâtre des Halles, un frère maudit, un poète comme l’est l’acteur qui le dit, une ombre surgissante.

Là, au milieu d’un cercle de feu mort, un cratère gris, Jean-Quentin Châtelain se tient debout, à un souffle vibrant du premier rang muet. Campé sur ses jambes dans une tunique de Sultan, on aperçoit ses pieds nus, enraciné dans le béton qui le tient en équilibre. Son corps, à l’exception de ses pieds et de ses mains tendues vers les forces telluriques, est pris de mouvements circulaires, de vacillements dangereux comme soumis à la houle des grands fonds de l’esprit. Il bouge comme une algue marine, et son visage se plisse de quelques sensations à l’audition des mots qu’il dit. Châtelain est immense à cet endroit calcaire qui le tient enserrer. Et la terre pourrait trembler, on le sent, s’il décidait de lui imprimer la force intérieure qui le met en mouvement. Châtelain va alors tout dire, tout faire sentir de cette Saison en enfer. Sa voix miaule, arrache inopinément une voyelle d’un mot qui survit à l’amputation et s’entend encore plus. Sa voix est une arche qui abrite tous les mots de notre animalité et il les respire avec la lenteur et la férocité de celui qui sait qu’il est là le dompteur d’une langue sauvage. Alors, il joute et la grimace et la moue viennent se mêler à la syntaxe. Il charrie en chaque accent quelque chose d’une expérience lointaine qui revient à la surface de l’épiderme faciale et du son qui dessine ses yeux, sa bouche, l’inclinaison de sa nuque. C’est un sport que de parler le Rimbaud qu’il tient à sa merci sur ce ring pierreux. C’est une gymnastique que ce temps dévolu à retenir la violence que porte Une Saison en Enfer. Et pas un muscle de ce visage pris dans le champ de force du poème n’est épargné par la puissance élégiaque et épique. Châtelain, et son torse où ruisselle la sueur, parfois apaisé, tient les mots en respect. Ses lèvres les goutent, il s’en délecte parfois d’une manière presque Barbare et semble observer un rite orgiaque. Il les maltraite, les coupe, les ralentit, les désorganise en refusant un rythme qui les mettrait dans l’ombre de la raison. Ici, tout au contraire, il s’agit de contrefaire le bien parlé qui porte en lui le bien pensant.

Châtelain, lui, est à l’envers de ce monde, là où les mots sont dénoncés comme les porteurs du carnaval et du cirque qu’est la vie ordonnée. Châtelain le sait, il est à l’endroit de la nef comme une corne de brume qui alerte ceux qui voudront bien écouter. Il tutoie les dieux, raille les institutions que sont devenus l’amour et la religion, moque l’ordre linguistique et esthétique. L’acteur Châtelain, comme Nietzsche l’écrirait, n’est ici pas un porteur, mais bien un danseur qui fait venir la pensée.

C’est juste incroyable, Châtelain.


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