Critiques

May he rise, Incantation pour une résurrection

Malte Schwind – 15 juillet 2018


May he rise and smell the fragrance, chorégraphie Ali Chahrour,
théâtre Benoît-XII, Avignon In 2018


Ali Chahrour présente May he rise and smell the fragrance au Festival d’Avignon du 14 au 17 juillet. Sa pièce se joue au Théâtre Benoit-XII. C’est la troisième partie d’une trilogie sur le deuil, précédé par Fatmeh et Leila se meurt, présentés l’année dernière au Festival. Une sorte de rituel.


Une 20aines de PAR éclairent le public. Un léger brume enveloppe la scène. Olivier Py est dans la salle avec un drapeau français épinglé sur le chœur. On ne sait si, retourné sa veste, il préfère finalement les Belges aux Croates ou si c’est pour le jour de la célébration de la nation. Inquiétudes.

Une voix s’élève. Une voix puissante, féminine. Elle s’élève dans ces mêmes lumières. « Non ! » لا La ! Tenu longtemps. « Non ! » Une incantation pour une résurrection. Un fils est mort. Une mère pleure et cri. Plus tard, le cri se transforme en chant et vice-versa. Elle chante donc sans qu’on la voie et un bruit, un vrombissement terrible se lève doucement, grandit, et mappent à fur et à mesure le chant. Trois hommes se lève dans le premier rang et se tournent vers le public, le regard fixe, une sorte de présence de fantôme. Le vrombissement se transforme en une sorte de bruit terrifiant de hélicoptère qui est prêt à lancer la prochaine bombe. Ils se rassoient et puis une femme, celle qui avait chanté auparavant surgit du noir et avance vers nous, la salle. Toute la fragilité de la figure humaine éclate là, face à cette violence affreuse. Dans les bruits de ce monde, une femme débout et qui avance lentement. Comme tant de femmes et hommes et enfants qui tiennent debout malgré toutes les horreurs. Quand elle lèvera le regard, le vrombissement s’arrête d’un coup.

C’est d’ailleurs à plusieurs reprises que Ali Chahrour opte pour une écriture de ruptures. Parfois il reste encore en dessous d’une musique qui est coupé, une autre musique plus bas qu’on n’avait pas entendu. Il opte également pour des traitements très différents de la musique. Parfois amplifié, magnifié, la voix s’élève avec une divine puissance et ouvre un espace sur-terrestre. Et puis, on dirait que l’ampli a cassé et nous voyons ces êtres humains avec leurs fragilités, deux jeunes hommes et une femme sur ce plateau comme au bord d’une route de Beyrouth, chanter, incanter. L’espace est radicalement transformé. La verticalité absolue est remplacé par un rapport horizontal avec la salle. On peut presque trouver que ce soit ridicule au moment où cet ampli casse, mais dès lors nous voyons surgir de là une nouvelle force. Une force terrestre, humaine, immanente. Cette force terrestre est en directe parenté avec le corps. Un corps brute, presque de la viande, ou disons de la viande qui chante, qui danse, enfin qui bouge encore, et devient chair. Un corps soumis à la gravitation, tiré vers le bas et où la marche demeure un miracle. C’est d’ailleurs pour cela qu’on incante. Qu’il se redresse, ce jeune homme, et qu’il marche à nouveau ! La lamentation, sa production musicale et sa danse, tiennent d’ailleurs principalement à une forme performative. C’est-à-dire qu’il semble plus important que le corps soit donné entièrement, livré en excès, poussé jusqu’à son extrême limite, que les formes musicales que ce corps produit.

Une communauté se crée entre ces quatre personnes et tout à coup, une nouvelle scission s’y fait. Inversé, c’est la femme, la déesse, la mère qui se trouve hors du plateau, dans la salle, comme dans un royaume de morts, à nouveau séparée de ces trois jeunes hommes. Un nouveau rituel, des tambours, des cris. Yallah, yallah ! Pour sauver à nouveau cette femme. À la fin, un sourire. Peut-être la vie continue.

Ali Chahrour fait donc de la scène un espace transcendantal et de la représentation un rituel convoquant les morts. Certes, « le public ne partage peut-être pas les mêmes références, croyances et pratiques quotidiennes, mais peut pourtant ressentir les émotions livrées sur scène. » Dès lors on peut cependant se demander l’efficacité de ce rituel. Est-ce qu’une représentation de rituel ne passe pas à côté de sa fonction propre ? Est-ce qu’il n’est pas dépendant d’une communauté qui partage justement les mêmes croyances, etc. ? Est-ce que « ressentir les émotions » suffit pour faire la traversée et travailler à une certaine cathartique ? Si la salle ne participe pas à ce rituel, mais le regarde, un peu comme un témoin, est-ce que la scène transcendantale ne devient-elle pas impuissante ? Il demeure qu’Ali Chahrour a le mérite d’échapper à la possibilité d’un regard touristique sur ce qu’il fabrique. Sa forme ne répond pas à un désir d’exotisme, cela est certain. Mais comment « convier un public à une cérémonie » dont il est à priori étranger et faire en sorte que le rituel ne se fige pas dans une représentation ? Son travail sur ces espaces différents, entre transcendance et immanence si j’ose dire, immanence qui glisse vite à nouveau dans une transcendance ou est au service de, va quand même dans cette direction. C’est-à-dire quand le spectateur peut faire l’expérience de la fabrication d’une transcendance. Mais ne s’agirait-il pas éventuellement de trouver des dispositifs scéniques propres pour que la représentation de cette cérémonie puisse rester ou devenir une expérience entière pour le spectateur. Ce serait là trouver un théâtre qui soit un nouveau rituel.

Demeure de savoir si nous voulons cela.

 

15 juillet 2018

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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