Critiques

Utopies concrètes

Jérémie Majorel – 16 juillet 2018

L’équipe de l’Amicale de production est un modèle d’entente franco-belge et une victoire du collectif sur l’individualisme au profit du beau jeu. Elle invente même des gestes techniques qui pourraient changer les règles.


Puisqu’il s’agit moins d’un spectacle de l’Amicale de production que sur l’Amicale de production, on peut en rappeler la feuille de route et sa singularité au sein du paysage théâtral en France et en Belgique :

« L’Amicale de production est une coopérative de projets qui mutualise des moyens (production, administration, diffusion, logistique) pour éditer des formes transversales, entre spectacle vivant et arts visuels. Nous tentons de répondre à des questionnements esthétiques et économiques liés aux nouvelles écritures de la scène, tout en développant une réflexion autour de la production.
L’Amicale a été créée en 2010 par Antoine Defoort, Julien Fournet et Halory Goerger. Elle est basée à Lille et à Bruxelles.
Nous tenons beaucoup à définir notre activité comme artisanale. Elle l’est. Nous avons opté pour un regroupement, une forme coopérative qui se met au service des projets en laissant la place aux agencements impromptus, à la précision et aux digressions sauvages.
Chaque création artistique est en partie contenue dans la manière dont elle est fabriquée : le cadre de production et le contexte de développement sont des données que l’équipe entière, notamment les créateurs, doivent pouvoir s’approprier.
Un travail d’analyse, de suivi et de prototypage s’impose souvent avant de trouver l’angle idoine pour aborder la production d’un projet. L’Amicale tient alors le rôle de plate-forme de rencontre entre technicien-ne-s, responsables de production, créateurs-trices, chargé-e-s de diffusion et autres laborantins, en essayant de maintenir une relation claire et symétrique entre l’équipe de production et les artistes/porteurs de projet. »

L’Amicale de production est une utopie concrète et fabrique des utopies concrètes, sans se complaire dans le nihilisme, le désarroi, le désenchantement, sans s’aveugler non plus sur les conditions de travail et de vie en régime néolibéral. Par une série de décisions, d’agrégats et de bricolages, par un empirisme décomplexé, une immanence assumée, une anarchie organisée, le processus de création est ramené à ras-de-terre, en constant déménagement-emménagement, optant pour des scénographies modulables et maniables : boîtes à idées, plantes en pots, chaises en plastique, ordinateur, vidéoprojecteur, micro, craie…

Amis, il faut faire une pause de Julien Fournet, Apparitions de Diederik Peeters, À propos de de Dominique Gilliot, De la sexualité des orchidées de Sofia Teillet, Le tiret du six de Samuel Hackwill, Ma présence suffit à enchanter le monde de Ina Mihalache : les titres des (projets de) spectacles de l’Amicale de production, tout comme leurs contenus, manifestent un goût certain du jeu des mots et des choses, où le sérieux, le premier degré, même parfois l’émotion, côtoient le cocasse, l’auto-dérision, le décalage, abordant aussi bien des sujets de société (suicides d’adolescents postés sur YouTube pour Ina Mihalache) ou des histoires de fantômes (chez Diederik Peeters).

C’est un théâtre foncièrement littéral, qu’il faut prendre à la lettre, sans chercher quelque transcendance, arrière-monde, coulisse, sens figuré ou caché, à l’instar de Germinal d’Antoine Defoort et Halory Goerger, qui avait été programmé dans le in du festival d’Avignon 2013 (direction Archambault & Baudriller) : sans lien avec le roman de Zola, ce spectacle était un mode d’emploi pour faire germer un monde avec trois fois rien.

Le processus de production compte autant que le produit fini, se substitue même à lui, comme c’est le cas au Gilgamesh. Les spectateurs ne sont plus des consommateurs dans le supermarché du off mais placés à l’endroit de programmateurs improvisés. L’Amicale de production invite à penser et acter une alternative aux contraintes délirantes du système de production et de programmation du spectacle vivant aujourd’hui, qui bien souvent ne fait que reproduire le marketing régnant, la concurrence généralisée, l’accélération imposée du temps. Sur un mode mineur, évitant la frontalité, préférant le détournement, cette bande un peu à part met au cœur du théâtre non pas directement le démos ou la polis, notions abstraites dans lesquelles on peut mettre tout et son contraire, mais, beaucoup plus opératoire, la philia, l’amitié.

16 juillet 2018

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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