Critiques

Claire Tabouret, théâtres en regard

Arnaud Maïsetti – 17 juillet 2018

Peintures de Claire Tabouret,
exposition L’Errante (Église des Célestins) & Les Veilleurs (Collection Lambert)


Partout sur les murs d’Avignon, des visages nous dévisagent, fouillent en nous une question comme un secret : les visages de Claire Tabouret sont l’étendard du festival cette année, son affiche. En guise de tête d’affiche pourtant, le contraire d’une illustration, et même : une provocation. Des dizaines de têtes toutes semblables, toutes différentes. C’est le premier mystère. À première vue, des enfants sages. Oui, mais regardez davantage : la sagesse des enfants se muent lentement en regard obsédant, têtu, fiché en nous, inlassable dans leur répétition, dans leur lenteur. C’est le second mystère : la douceur intraitable jusqu’à la cruauté. Une leçon de théâtre ? Une manière de lever tout un théâtre en tous cas. Visages qui viennent dévisager en retour les théâtres qu’on voit ? S’attarder lentement devant ces visages – dans l’église en ruines des Célestins, et sur les murs proprets de la Collection Lambert – c’est marcher face à une question incessamment posée qu’on portera comme un mystère.



Visages qui dévisagent : regards perdus jusqu’à nous qui sommes peut-être de la perte le point aveugle, et de l’aveuglement le point de vue. Visages de Claire Tabouret : ceux qu’elle peint depuis près de quinze ans pour se chercher, et se cherchant, s’inventant, relançant la perte, l’énigme. Et dans l’accumulation des visages, toute une scène. Est-ce que ce n’est pas là le travail du théâtre ? Non tant rendre visible, mais lever aussi ce qui demeure invisible, par exemple ce fait : avec nos yeux, nous pouvons tout voir, sauf nos propres yeux.

La radicalité folle de ces peintures tient aussi à leur simplicité de façade : regards qui sont l’objet des tableaux, et leur sujet, mais aussi leur processus par quoi on est face à eux, un objet, un sujet. On regarde ce qui nous regarde. Qui le premier cède ? Personne : c’est le nœud, le drame. On cherche dans les regards ce qu’on regarde. C’est la douleur aussi.

L’Errante, Église des Célestins

Il faut parler du lieu d’abord, qui est sublime jusqu’à la suffocation. On rentre dans une église en désordre, et c’est déjà toute une allégorie. On ne sait pas où on est, face à ces pierres : transept, nef, chœur, tout est au sol dans la poussière. Il est midi. Le soleil frappe partout à la fois. Le silence est aussi profond que les tombes sous nos pieds. Il n’y a personne : personne ne sait qu’ici se joue le plus beau théâtre du festival d’Avignon. Il n’y a qu’à regarder les pierres : elles jouent à la perfection le rôle que l’Histoire leur demande, jusqu’à la désobéissance. La fable est devant nous comme une bête crevée, le ventre ouvert. On marche ici en faisant de tels rêves : que faire d’autres ? Il y a dans ce qui reste de la nef les images de vidéos qui documentent en direct le festival : elles sont déjà périmées. On préfèrent rêver aux animaux morts et aux pierres effondrées, aux architectures jadis levés dans la certitude qu’elles dépasseront l’éternité et qui gisent entre nous : devenir du passé. À la fin, c’est la jungle qui gagnera, et la poussière.

Soudain, aux lointains, le cadre perdu d’un tableau. Est-ce qu’on ose s’approcher ? On ose.





Isabelle Eberhard est née suisse en 1877, fille adultérine d’une mère issue de la noblesse russe et allemande : elle mourra ensevelie par un torrent furieux sous la terre algérienne qu’elle aimait tant, dans la ville basse d’Aïn Sera qu’elle avait rejoint la veille, et sera enterrée dans le cimetière musulman Sidi Boudjemaâ. Elle avait 27 ans, évidemment. Convertie à l’Islam, vêtue d’habits d’hommes pour explorer les terres et combattre – et écrire –, sa vie est une traversée des identités et des ailleurs. « Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal ! » – écrira d’elle le Général Lyautey, qui s’y connaissait quand il s’agissait d’abattre les oiseaux en vol.

Pour dresser son portrait, les toiles ne suffisent pas : il faut pour cela le rêve mêlé dans la terre rouge de l’église des Célestins, et la chaleur de midi, les reflets noirs et roux des pierres dévorées par la lèpre, et le hasard, les perspectives. La toile ne vient que recueillir les formes prises par la vie d’Isabelle Eberhard : elles sont nombreuses et terribles, contradictoires, effacées. On pourrait ne rien connaître d’Eberhard : on ne la reconnaîtra pas, d’ailleurs ; on ne la verra jamais qu’en nous. Elle est une force, une obsession, pas une image dont il faudrait exécuter le portrait.

Elle est une hypothèse, une surface de projection : silhouette recouverte de latex sur paysage en décomposition, visage masqué de cuir comme pour un rituel inconnu, sadique et amoureux, ou voilé sous un masque à gaz dans un monde d’après la catastrophe : les portraits de l’errante errent à la surface de ces murs comme nous errons de l’un à l’autre, et en nous.




Si la vie est parfois une œuvre, l’œuvre traverse la vie pour la déchirer et lui donner forme : informe, peut-être, inenvisageable. On ne verra jamais le visage d’Isabelle : seulement sur lui ce qui fait écran (le monde, la lumière, le masque), et qui sert à la protéger de la catastrophe – de là, qui la rend visible.

Images fétichistes dans des décors aberrants : l’errante est saisie dans des tableaux minuscules, à peine distincts parfois, écrasés par le rapport d’échelle avec l’église – et c’est toujours tant pis pour l’église, et jamais tant pis pour les portraits. On est lentement chacun de ces visages comme si on regardait un portrait de nos mondes intérieurs.

Parfois, des plantes grimpantes rappellent la vanité : Le Douanier Rousseau rencontre Sade, et Hiroshima. À la fin, c’est la jungle qui gagne, oui : et la poussière. Eberhard engloutie sous le glissement de terrain de la terre qu’elle aimait tant est toute entière nous : et les peintures qui lèvent sa présence réelle dessinent son portrait passé et le nôtre à venir ; celui de l’époque qui s’effondre sous nos yeux, lentement, immobilement, comme les pierres de l’église en ruines : ruines où nous allons, qui nous habitent, que nous fabriquons patiemment. Ruines entre lesquelles nous sommes vivants de ce côté de la mort, de ce côté du visage.





Les Veilleurs, Collection Lambert

À l’entêtante figure unique d’Isabelle Eberhard succèdent les visages considérablement nombreux de jeunes enfants anonymes : et l’entêtement demeure. Aux tailles minuscules des portrait de l’Errante suivent les dimensions démesurées des foules des Veilleurs. D’immenses groupes se dressent devant nous avec leur puissance et leur fragilité, leur mystère.

Mystère de leur posture : pyramides ou carnavals, photos de classe – structure de coercition, d’enfermement. Sur deux d’entre eux, on ne le perçoit pas d’abord, mais on s’y attarde pourtant, c’est plus terrible encore : les enfants sont tous ceints de camisoles. C’est l’un de ses portraits d’ailleurs, Camisoles, qui dresse l’affiche du festival. Est-ce que les festivaliers s’en aperçoivent ? Ils évoluent sous le regard de jeunes enfants qu’on enferme et nous regardent évoluer devant eux. Qui est le plus fou ? Le regard des enfants enfermés, sages dans leur folie, fous de rage pourtant, nous accompagne. Qui les regarde encore parmi les festivaliers ? Et de quelle puissance terrible cela témoigne face à ceux qui s’espèrent libres d’aller au spectacle, sans voir qui les observent, dans leur folie ?

Ce n’est pas ce qui est le plus terrible et qui nous attache à eux : non. Le plus sidérant – au sens propre – est le regard qu’ils plongent en nous. Peindre un regard, c’est déjà un miracle. Un regard est impossible, il dépend de la vie qui l’entoure et qu’il lance : n’importe qui a vu le regard ouvert d’un mort sait cela, que la mort est dans le regard, son absence. Peindre un regard tient justement à la grâce de loger dans la mort quelque chose qui est l’envers de la peinture : la vie. Et peindre cent regards ? Semblables et différents pourtant. Comme sont semblables et différents ces visages : c’est le visage de la peintre qui se peint ici, et tâche de se dire, de se fouiller. Sauvagement.

« Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre du visage. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m´en vient sur le papier, les uns après les autres, dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? Sont-ce d´autres ? De quels fonds venus ? » 


Henri Michaux , Passages

Sauvages, oui. Et insidieusement vengeurs. On songe aux portraits de classe de Rimbaud, celui où il fait irrémédiablement la gueule. Faire la gueule est une condition préalable pour faire la révolution, surtout quand la révolution passe par se foutre des verrues sur le visage, trouver une langue et changer la vie (c’est même chose).


Regards d’enfants : de bêtes aussi, de bêtes douces qu’on mène à l’abattoir, et qui refusent. On est plein de délires devant des portraits d’enfants têtus.

Des animaux hébergés dans le Nocturama, il me reste sinon en mémoire les yeux étonnamment grands de certians, et leur regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres et philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous entoure
WG. Sebald, Austerlitz

Face à ces tableaux vengeurs (mais de quels crimes ?), des bustes en céramiques sont posés. Et les jeux de regard se redoublent. Les toiles regardent les bustes qui les regardent : et nous au milieu, regardons moins les œuvres que ces regards qui se croisent à l’exact endroit où nous sommes.

Solitudes mystiques : champs de force de contradiction entre le mysticisme d’un élan vers l’autre, et la solitude de la retraite.

Puis, on regarde encore. On éprouve ce sentiment comme devant les photographies anciennes d’enfants, qu’on sait que ces visages sont morts vieillards. On est devant des spectres, oui, comme on lève les yeux au ciel pour recevoir la lumière d’étoiles sans doute mortes depuis des milliers d’années-lumière. Spectres : lumière spectrale du temps et des souvenirs, des émotions perdues, des corps engloutis qui insistent pourtant, continuent de regarder, d’ouvrir les yeux sur ce qui s’efface [1].

Tout un en regard des choses posées face à nous qui soulignent un retrait de l’évidence, un secret – mais qui ne s’abîme pas non plus dans l’indifférence. C’est ce jeu, effrayant et forcené, de la considération et de la sidération qui est toute une leçon, une expérience aussi bien esthétique que politique. Oui, théâtre des regards posés sur nous : théâtres qui cependant écartent tout autant le jugement que la défaite, anti-regards des statues antiques sans yeux, des sarcophage aux regards vides : mais regards emplis d’une plénitude qui ne s’épuise dans rien.

Reste à se tenir devant eux. Dans Avignon, ces visages cernent tant qu’on pourrait finir par les oublier. C’est une illusion : eux ne nous oublient pas.

Parce qu’il est difficile de demeurer face à ces regards sans éprouver le vertige et la terreur, la panique, le désir de s’armer de ce regard, de leur dérober leur secret, on marche dans Avignon hanté par ces regards et ce secret. Celui qui porte en lui l’attitude politique de nos jours : l’entêtement.

17 juillet 2018

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amaisetti


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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