Critiques, Yannick Butel

Speed Leving : grand corps malade II


Speed Leving, d’Hanokh Levin,
mis en scène Laurent Brethome, avec les acteurs de l’ERACM,
La Manufacture, Avignon Off 2018. Par Yannick Butel


Quand il évoque Speed Leving, le metteur en scène Laurent Brethome évoque le fait que « De plus en plus d’histoires de vie et d’amour prennent naissance à l’issue de rencontres « calibrées » dans un cadre « minuté » : les soirées « Speed dating ». Écrivant Speed leving à partir de quatre pièces de cabarets de Hanokh Levin (Une mouche – Être ou ne pas être – Que d’espoir – Parce que moi aussi je suis un être humain – ainsi que des chansons de l’auteur) Brethome investit le territoire de l’auteur de théâtre israélien et dirige les jeunes comédiens du Nissan nativ acting studio de Tel Aviv et de l’ERACM. Un travail d’école présenté à la friche belle de mai [1] en juin dernier, né de l’année France-Israel 2018, qui prend forme maintenant à la Manufacture, en trois langues anglais, hébreu, français…


Levin ou l’attraction du Deuil.

Dans l’histoire du cabaret, berlinois, parisiens, anglais qui apparaissent dans le courant de la fin du XIXème siècle, et se développent tout long de l’entre-deux guerres ; aux côtés de Karl Valentin et ses solos, duos infernaux, il y a sans doute, au Panthéon de ces lieux déréglés et de ces clowns inquiets, la silhouette de Hanokh Levin, l’israélien de Tel Aviv, mort à 56 ans, le 18 aout 1999. Hanokh Levin, ou celui qui a construit une œuvre littéraire, chantée et théâtrale s’appuyant sur les soubresauts de la société israélienne. Une œuvre importante (plus de cinquante titres), au moins en volume, publiée aux éditions théâtrales et traduite notamment par Laurence Sendrowicz.

Œuvre organisée autour de petits rien, de tous les petits rien ; des satires politiques aussi, des témoignages du mal être et des soucis, des expériences amoureuses… le plus souvent grotesque, prenant appui sur le ridicule et l’insolite… non étrangère à la violence, lorgnant sur les voisinages, les travers des conduites humaines, les mariages arrangés et ratés, les familles névrotiques et hystériques, les oiseaux et les mouches, les minutes, etc. Œuvre protéiforme organisée un peu rapidement autour de trois genres : les comédies, les tragédies et les sketches, dont une partie porte un regard sur la lente évolution de l’homme vers la mort.

Ce qui fait d’Hanokh Levin une sorte de clown railleur et de figure inquiète que son écriture porte, développe, contient. Une œuvre où la gravité est d’abord un point ou un repère autour duquel gravite un océan de sensations complexes, de divagations impertinentes où le grotesque est la partie émergée d’un monde plus sombre qui est la fondation de son écriture. C’est bien souvent cela que le public croisera au Théâtre municipal de Caméri où Hanokh Levin a pris ses quartiers. C’est là que l’absurdité, l’insondable bêtise, la crétinerie et l’humanité de figures sans intérêts seront mises en scène. C’est là que bien souvent, traitant du corps comme d’un appareil inséparable de la volonté ; autopsiant le corps comme ce qui trompe l’esprit ; Hanokh Levin a exercé. Sorte de Docteur Tchekhov de son époque et de son environnement, Levin le toubib aura scruté un monde métastasé qui n’en finit pas d’agonir dans des spasmes et autres contractions qui sont les manifestations du monde d’en bas. Celui qui se trouve en dessous de la ceinture, et parfois au niveau des chevilles quand le pantalon tombe sur les pieds, dans une zone, en définitive, où le corps exposé enlève à l’être humain toute sa splendeur pour ne le présenter que sous une image du désoeuvrement ridicule. Levin est ainsi un farceur, un satiriste, un caricaturiste, un parodieur… ayant pour ligne d’horizon la mort et les morts (ceux des camps), comme ceux à venir.

En définitive, et c’est peut-être l’un des thèmes majeurs de son œuvre, Levin n’aura jamais écrit autre chose que l’histoire d’un deuil. Mot que les titres de ses écrits accentuent comme bon lui semble, en en riant, en faisant pleurer de rire, en pleurant.

Censuré, applaudi, ignoré ou revendiqué… c’est ça Levin, ou l’histoire d’une provocation ambulante, ambiante, récurrente à un geste où la dérision marque l’impossible influence que l’écriture, autant que la littérature dramatique, exercent sur un environnement qui n’a, finalement, pas plus de sens que d’intelligence, qu’elle se fonde sur les mythes fondateurs ou sur les mythèmes dont Barthes nous a appris qu’ils étaient les constituants de nos « petites vies » artificielles et perdues d’avance. Et de comprendre qu’au moment de disparaître, Hanokh Levin livre d’abord Ceux qui marchent dans l’obscurité, puis Requiem… Tout est là, dit une dernière fois.

Speed Leving… écrit, pensé par Brethome

Sur le plateau noir de la patinoire qu’occupe la Manufacture, une série de flash lumineux laisse apparaître des corps surexposés pris isolément. Par la suite, quand l’ensemble du plateau est éclairé, dans un arc de cercle qui laisse apparaître du mobilier d’appartement, les « locataires », toujours dans l’isolement, semblent se livrer à une séance de branlette collective, mais solitaire. Onanisme et masturbation règlent ainsi les premières images de Speed Leving et d’évidence, si Hanokh Leving n’y est pour rien (Brethome très librement s’est installé dans l’œuvre et en extrait des fragments en toute liberté), il n’aurait pas renié cette entrée en matière. Entrée en matière où table des matières des séquences qui vont suivre : 1/ Noir voix règle du jeux 2/ Chorégraphie 3/ femme mal en point 4/ Complications 5/ monologue d’une femme mal en point 6/ Chanson de l’attente de l’homme 7/ mots d’excuse 8/ Le ministre 9/ Chanson 10/ Grande Angoisse 11 / 1ère minute 1/2 12/ Devant la porte 13/ rencontrée mon mari 14/ une mouche 15/ femme mal en point 16/ chanson de la femme qui s’est fait avoir 17/ quand un garçon honnête rencontre une fille en bonne santé 18/ Intermède 19/ à huit heures 20/ chanson Tu m’as retourné les entrailles 21/ chanson des morts (choral).

Soit une série de sketches qui met les comédiens à l’endroit du monologue, du chant solo ou choral, du dialogue de sourds… qui traitent des affres amoureuses et existentielles que tous et toutes subissent, entretiennent et restituent sur un mode grotesque, burlesque, comique caricatural, en limite de délires improbables et incongrus. C’est-à-dire, et ne nous y trompons pas, sur le mode du « rire jaune » et du rire de soi parce que « se pleurer dessus » ne changerait rien à l’affaire.

Speed Leving se joue ainsi sur un mode syncopé, elliptique, hystérique où le discontinu scénographié renvoie ces figures à l’absence d’Histoire. Leur incapacité à écrire leur propre histoire, sinon celle des échecs de chaque jour et de chaque soir. Lardés, coupés, entrecoupés de noirs sonores déraillant (genre platine de DJ qui s’enrouerait), sketches et historiettes se succèdent, et si c’est parfois dur à suivre (ou à avaler), ce n’est pas le manque d’énergie des comédiens et des comédiennes qui est en cause, mais peut-être les thèmes obsessionnels de Levin qui nous privent d’un rythme. La séquence du Pipi-Caca restera sans doute l’une des scènes les plus douloureuses à encaisser. Celle du pet est un peu plus drôle et dramatique. À côté d’elles, celle où résonne la voix fabuleuse et sculptée de Diana Golbi qui chante « la chanson de la femme qui s’est fait avoir » (en hébreu), appelle l’écoute et la fascination.

Objet de dérision, objet de corrosion, Speed Leving est d’abord une pièce sur la solitude qui génère, pour des êtres en mal de l’autre, un corps malade. C’est ça qui est donné à voir à travers les petits récits improbables et le plus souvent sexués, des uns et des autres. Façon, chez Brethome peut-être, à travers Levin, de relire Foucault :

« C’est de l’instance du sexe qu’il faut s’affranchir si, par un retournement tactique des divers mécanismes de la sexualité, on veut faire valoir contre les prises du pouvoir les corps, les plaisirs, les savoirs, dans leur multiplicité et leur possibilité de résistance. Contre le dispositif de sexualité, le point d’appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs ».

Speed Leving où la métaphore d’un corps malade, corps social foutu, métaphore du grand corps malade (politique celui-là). Au dernier instant de Speed Leving, comme coupé dans leur élan de respiration vitale, c’est le visage tendu et la bouche ouverte qui fait entendre un souffle qui se perd. Noir.


19 juillet 2018

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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