Critiques, Jérémie Majorel

La pose poétique : Sombre Rivière de Lazare

Sombre Rivière de Lazare, 7-9 novembre 2018,
Comédie de Saint-Étienne

— Par Jérémie Majorel

« Si on se met à couronner de leur vivant les poètes maudits, la carrière de poète maudit va être singulièrement encombrée. On va y jouer des coudes. Et Baudelaire va être tout à fait ridicule avec ‟sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes”, dès que nous entendrons les mères dire : ‟Mon fils est poète maudit de deuxième classe au ministère de l’Éducation.” » (Jacques Lemarchand)

Lazare a écrit cette pièce peu après les attentats de novembre 2015. Les comédiens de sa compagnie Vita Nova font corps avec lui et campent une distribution non uniforme qu’on aimerait voir plus souvent sur les scènes contemporaines. Ils réinvestissent avec énergie une théâtralité issue du music-hall, de la revue et du café-concert. Jusque dans leur ultime salut, ils tentent de communiquer leur bel enthousiasme au public.

Mais le spectacle de Lazare démontre surtout par la négative tout ce qu’un poète de la scène, estampillé comme tel en tout cas, croit devoir faire pour transmettre ses textes à un public aujourd’hui, ainsi que tout ce à quoi de jeunes comédiens croient devoir s’adonner pour exister un tant soit peu sur scène actuellement : filmer une vidéo en direct, jouer de la musique live, déplacer des praticables, se mettre seins nus ou se déguiser en ours polaire, chanter, danser, dessiner, maîtriser les ficelles du seul-en-scène, faire chorus, proférer quelques répliques dans une langue étrangère, gesticuler, vociférer, imiter des accents, grimacer, s’agiter, suer, postillonner, cabotiner, etc. Les acteurs, le spectacle sont sans cesse en surrégime, comme aimantés par une évidente peur du vide, à la recherche d’une intensité de chaque instant, dans la démonstration de force, le volontarisme vain, la débauche de moyens, où se diluent finalement propos et émotions.

Le texte ne nous parvient plus que dans une logorrhée, enchaîne platitudes et coq-à-l’âne : poésie de pacotille à force de vouloir faire poésie. Rechercher à tout prix une adresse directe et frontale avec le public est le meilleur moyen d’aboutir au résultat contraire. Malgré tous ses efforts, Lazare n’atteint pas une once de la puissance chaotique qu’un Vincent Macaigne, un Rodrigo Garcia ou une Angelica Liddell instaurent parfois sur scène et jusque dans la salle.

On chercherait vainement quelles réflexions sur les attentats de novembre 2015 ni quelles résonances sensibles innervent ce spectacle, par-delà ce qu’on a déjà entendu, vu, pensé, éprouvé sur le sujet depuis lors. Ce qui perce très nettement en revanche, c’est un petit ego surdimensionné qui accouche d’une souris. Qui peut encore se laisser prendre à la pose du poète maudit dans laquelle semble se complaire Lazare ? Celui-ci est à la fois partout et nulle part. Absent de la scène, il est incarné par trois acteurs et apparaît dans deux vidéos, dont celle qui clôt le spectacle. Il se plaint d’être censuré, de ne pas avoir de soutiens, d’être retardé dans ses créations par la recherche de financements, de devoir recycler les costumes, etc. alors que tout son spectacle démontre le contraire : libre parole, moyens conséquents, neuf acteurs dans la grande salle de cet écrin rouge qu’est la Comédie de Saint-Étienne. Le spectacle a été créé au TNS en mars 2017, représenté à la MC93, à la Scène nationale de Toulon, tournera à la MC2 Grenoble, au Rond-Point (ah le fameux « rire de résistance » cher à l’insubmersible Jean-Michel Ribes !). Il est largement couvert par la presse, suscite maints échos favorables (voir par exemple les douze critiques du spectacle rassemblées sur le site theatre-contemporain.net). Les textes de Lazare sont publiés dans les prestigieuses éditions Les Solitaires Intempestifs. Il jouit de la reconnaissance de « Claude » (Régy), de François Tanguy, de Stanislas Nordey, est soutenu, ou l’a été, par La Fonderie au Mans, le Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine, l’Échangeur à Bagnolet, le TNS, le T2G, etc.

Cette pose de poète maudit, ces plaintes proférées à plusieurs reprises sur scène, sont une insulte aux compagnies, aux dramaturges, aux metteurs en scène qui galèrent véritablement. Sous le poète maudit, se trouve un communiquant qui finit par croire à son propre masque. Le programme de salle est une perle en la matière : outre bien sûr le générique du spectacle, on peut lire deux pages consacrées à Lazare, un panégyrique de saint Lazare comédien et martyr, et un développement aussi minuscule que vague en guise de note d’intention : « Dans Sombre Rivière, c’est dans la musique et le chant que nous vous entraînerons. À partir de conversations téléphoniques après les attentats de novembre 2015, l’une avec ma mère, l’autre avec un ami dramaturge, j’ai écrit Sombre Rivière pour dire tout à la fois, la violence trop actuelle du monde et la force des songes. » On peut ne pas adhérer, voire être franchement irrité, par cette poésie du consensus, cette poésie-refuge-hors-du-réel, qui tente de gagner sur tous les tableaux, la subversion et la séduction.

10 novembre 2018

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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