Critiques, Jérémie Majorel

Débris d’images : Rodanski-Lavaudant

Le Rosaire des voluptés épineuses de Stanislas Rodanski
par Georges Lavaudant, Célestins (Lyon), 6-16 février 2019

— par Jérémie Majorel

Lavaudant nous fait découvrir la langue d’un poète lyonnais, surréaliste à corps perdu, adepte de stupéfiants et de pseudonymes en tous genres, mort interné à l’âge de 54 ans en 1981. Il lui offre l’écrin d’une image scénique qui serait comme la rencontre sur un plateau de dissection entre le barman de l’hôtel Overlook du Shining de Kubrick et la Veronika Voss du film éponyme de Fassbinder. Les comédiens ‒ Frédéric Borie, Élodie Buisson, Clovis Fouin Agoutin, Frédéric Roudier et Thomas Trigeaud ‒ se font les passeurs de cette langue, des « spectr’acteurs » pour reprendre le titre d’une œuvre de Rodanski.

L’image n’est installée, projetée, qu’au lieu même de sa ruine. L’image théâtrale, photographique et cinématographique tombe ici en débris, se fait le tombeau d’une parole poétique elle-même en voie de délitement, qui passe toute illustration qui tenterait d’en arrêter le cours, d’en capter le soleil noir. Dans ses méandres, Lavaudant ménage des moments narratifs, à teneur autobiographique (la déportation du jeune Rodanski dans un camp de travail à Mannheim par exemple), qui alternent avec l’eau dormante des rêves et de brusques remous fantasmatiques, aux résonances sadiennes. Le cocktail servi est lét(h)al. « Il ne reste plus qu’à s’abandonner à une écoute flottante et rêveuse, et laisser les mots se déposer sur vos paupières comme des flocons silencieux », invite Lavaudant, sensiblement imprégné par l’idiome de Rodanski.

Mais les débris de corps-poupées, d’images funèbres et de textes classiques (du Bossuet, du Racine…) ou devenus classiques (un zeste de Genet) ont encore de beaux restes. Ils sont galvanisés çà et là par un rictus, un soubresaut, un spasme, autant de preuves de vie, et surtout par un humour qui met à distance in extremis les clichés, les légendes (Lancelot, la Dame du Lac), l’imagerie décadente, le film noir (deux gangsters).

C’est un spectacle qui flirte avec le suranné cher à Baudelaire, un peu comme on découvrirait une boîte d’un autre temps, contenant des souvenirs poussiéreux mais encore hantés par les passions qui les ont suscités. La fin abrupte de ce spectacle d’1h15 me laisse un beau regret : ne pas avoir été embaumé davantage par cette langue étrange, qui n’est certes pas un remède à la mélancolie, mais sa quintessence.

« Comme des roses de papier crêpe au crépuscule vont avec les mille feux du lamé d’une coiffure, je vais avec le spectre d’une éternelle aurore, dans les couloirs du monument cendreux aux lampes froides. »

 

7 février 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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