Critiques, Jérémie Majorel

Combat de femmes et de loups-Servier

Mon Cœur, de et par Pauline Bureau, Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon), 26-29 mars 2019

— par Jérémie Majorel

 

Créé au Volcan, scène nationale du Havre, en février 2017, le spectacle de Pauline Bureau, qui tourne depuis lors, fait désormais corps avec son sujet ‒ le scandale du Mediator ‒ et participe à sa façon de la lutte des victimes pour redonner une puissance d’affirmation à leur vie mutilée. Ce médicament pour le diabète était prescrit à des femmes en surpoids comme coupe-faim. Il a occasionné des années après une vague d’anomalies cardiaques, jusqu’à ce qu’Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, ne milite pour son interdiction. Ce fût la première étape d’une prise de conscience chez les victimes, ignorant jusque-là les causes de leur mal, et d’une bataille judiciaire a priori inégale et sans fin contre les laboratoires Servier qui commercialisaient le produit.

L’affaire révèle à la fois la rapacité de laboratoires pharmaceutiques peu scrupuleux en matière de santé publique, la défaillance d’une institution de vigilance comme l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament ‒ aussi opaque que son acronyme ANSM et garrottée par des conflits d’intérêt ‒, l’intériorisation par certaines femmes d’une normalisation du corps, imposée par une société phallocratique, la difficulté extrême, mais pas l’impossibilité, de gagner un combat judiciaire, à condition qu’il se fasse collectif, contre une cohorte d’experts et d’avocats mandatés par une multinationale ‒ que celle-ci prospère dans le domaine de la santé ou ailleurs.

Chœur

Le point de vue adopté par Pauline Bureau est celui des victimes. Le personnage fictif de Claire Tabard (Marie Nicolle) résume leur combat à chaque fois singulier mais indissociable d’une dimension plurielle. Héroïser Irène Frachon (Catherine Vinatier) aurait pu être une tentation, au risque de dépolitiser son action. Au contraire, celle-ci ne fait que des apparitions ponctuelles, au lointain, son téléphone la reliant aux innombrables femmes, dispersées sur tout le territoire, qui sollicitent son aide ou l’informent de leurs avancées ou déboires en justice.

On pénètre donc dans l’intimité de Claire : la relation fusionnelle avec son fils (Camille Garcia), le lien qui se distend avec son mari (Yann Burlot), le lien indéfectible avec sa sœur qui n’a jamais voulu se plier aux canons esthétiques (Rebecca Finet, par elle la distribution échappe à l’uniformité des corps féminins que dénonce le spectacle), jusqu’à son opération à cœur ouvert, un cœur mis à nu.

En regard d’un reportage télévisé ou d’un article de presse, le spectacle de Pauline Bureau ‒ lui aussi précisément documenté et étayé en amont par la rencontre d’Irène Frachon, de plusieurs victimes, d’un de leurs avocats ‒ permet de rendre sensible l’abstraction des chiffres, des séquelles d’une opération, des minutes d’un procès…, ce qui a pu être insoutenable pour quelques spectateurs et spectatrices, pris entre le désir de rester et le besoin de sortir.

« La santé c’est la vie dans le silence des organes » (René Leriche, chirurgien, 1936)

La vie quotidienne de la trentenaire est césurée après son opération. « Mon cœur » n’est plus pour elle une formule d’affection, mais un organe vital qui rappelle brutalement son existence concrète au moment où il dysfonctionne.

Les valves mécaniques font un bruit tel que Claire a du mal à dormir à cause des battements de son cœur réparé. Son avocat les fait entendre au moment du procès. Sa vie s’est rabougrie comme peau de chagrin : elle ne peut plus danser ni faire l’amour, encore moins avoir un deuxième enfant… Elle ne doit jamais oublier de prendre chaque jour un médicament qui fluidifie son sang et l’expose ainsi à une hémorragie au moindre petit choc. Autant rester recluse, se couper du monde.

 

 

Le spectacle de Pauline Bureau rappelle certaines pièces marquantes de Joël Pommerat autour du monde de l’entreprise et de thématiques sociales (Au Monde, Les Marchands…). On retrouve une manière analogue d’enchaîner des séquences plus ou moins brèves, de découper l’espace par l’ombre et la lumière, de diffuser certains morceaux de musique qui expriment ce que les personnages vivent d’invivable, de troubler la séparation entre leur univers mental et ce qui se passe au dehors… Si la metteuse en scène-dramaturge verse parfois dans le larmoyant, notamment pour la relation mère/ enfant, deux séquences sont particulièrement réussies. L’une est décisive : la fête de mariage de sa sœur se transforme peu à peu en danse macabre pour Claire, qui s’écroule devant son fils, tandis qu’on entend Tom The Model de Beth Gibbons & Rustin Man, chanson mélancolique dans la pénombre et le scintillement des robes. Peu après, un cardiologue diagnostique la valvulopathie et programme une intervention d’urgence.

L’autre, c’est le procès, qui occupe environ le dernier tiers d’un spectacle qui dure 2h. Il faut bien ça pour condenser des années de procédure d’indemnisation. Claire, assise au centre à l’avant-scène sur une simple chaise, fait face à son avocat, à la juge, aux avocats et experts de Servier, attablés au lointain devant elle. L’opposition entre le non-conformisme de l’avocat de Claire (Nicolas Chupin) et la froideur procédurière des employés de Servier tient en haleine. La lenteur de la justice est littéralement incarnée par la juge au dos voûté et aux déplacements lents (Sonia Floire), sa violence, par l’objectivation du corps de Claire, qui doit laisser mesurer et photographier sa cicatrice, son résultat incertain, par une écriture qui évite de raconter le procès depuis sa fin. Des actions en justice sont toujours en cours au dehors des théâtres.

Dosant rigueur documentaire, épaisseur du trait et subtilités d’écriture, le spectacle de Pauline Bureau parvient à susciter une émotion, un pathos, n’ayons pas peur des gros mots, qui n’est pas la négation du politique, mais sa levée : des larmes politiques, une colère politique, à l’instar de Claire qui la laisse enfin sourdre, quitte sa place assignée, se lève, envoie voltiger la paperasse, refuse. Il y a longtemps que je n’avais pas vécu une telle suspension du temps entre la fin d’un spectacle et le tonnerre d’applaudissements : un silence ému, qui a bougé les lignes.

 

En tournée à Quimper et à Nice en mai 2019. 

 

7 avril 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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