Éditos, Jérémie Majorel

Edito printemps 2019

Lettre de Patrice C.

« Chers tous, (mardi matin)

Je n’ai pas réussi à vous voir vraiment samedi soir après la représentation, presque tout le monde partait pour le long week-end. Moi-même, je ne savais pas non plus ce que j’aurais pu vous dire.

J’ai vu le spectacle. En entier. J’ai eu l’impression que vous étiez plutôt contents. Je trouve que vous avez tort. Ce n’est pas très bon, ni très intéressant, ni très habité. Ça marche sur le public, oui. Et alors ? Je n’ai franchement pas beaucoup aimé.

Tout cela est installé, un peu peinard, un peu vide. Je voudrais que vous vous ressaisissez. Le spectacle marche, tant mieux, mais ne courez pas trop après les effets, ne vous rassurez pas parce qu’ils marchent. Il doit y avoir une folie, comme une perte d’identité, une précarité de tous ces destins, de toutes ces vies, qui n’est pas là. Une inquiétude aussi. Des malentendus plus terribles. Une solitude plus grande qu’il faut jouer plus ensemble : vous n’êtes pas très ensemble. On fait son travail dans son coin, c’est un peu comme une mayonnaise qui ne prend pas, ou qui fait semblant de prendre. Je me dis : trois jours de répétitions, c’était évidemment trop court pour redonner tout ce qui avait fait la valeur du spectacle à l’Odéon. Tout cela manque aujourd’hui, on a un squelette un peu desséché et un peu pépère, installé.

Ce ne sont pas des révisions déchirantes que je vous demande, mais de redonner seulement la nécessité des choses, l’urgence, de faire avancer le spectacle. Rentrez avec le but sur le plateau ! Battez-vous pour exister. Soyez plus à l’écoute des autres, surtout dans les malentendus et les paranoïas. Ne soyez pas complaisants. Vous êtes un peu complaisants.

Il faudrait bien sûr que je vous donne des notes sur chaque scène. Je les ai prises mais c’est difficile de les envoyer par courrier. Le procédé n’est pas idéal et je m’en excuse. Mais je voulais au moins tirer un signal d’alarme. C’est avec un désespoir un peu plus profond qu’il faut faire rire les spectateurs. Et peut-être aller chercher plus loin en vous.
Essayez de redonner la folie, la loufoquerie de la première partie, l’inquiétude, le déboussolement, le besoin des autres. Donnez un but plus criant à chaque scène de la deuxième partie. Et n’oubliez pas, elles changent en cours de scène, elles ont toutes un (illisible) et toujours une conclusion, généralement surprenante, ou paradoxale, ou rien, comme la dernière. Ne soyez surtout pas trop contents.

Je vous embrasse très fort,
À tout de suite,

Patrice »

(Genève, 1991, tournée du Temps et la Chambre de Botho Strauss ; lettre citée dans Marc Citti, Les Enfants de Chéreau: une école de comédiens, Actes Sud, Arles, 2015)

 

8 avril 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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