Critiques, Yannick Butel

Les sœurs Walser… de Malte Schwind le maître rêveur

 La Promenade de Robert Walser
mise en scène de Malte Schwind, Cie En Devenir 2
La Déviation, L’Estaque, Marseille

— Par Yannick Butel

 

« Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue »… Ainsi commence La Promenade d’après Robert Walser, mise en scène par Malte Schwind. Un travail de conteur servi magistralement par trois comédiennes qui forment le chœur Walser sur le plateau étendu de la Déviation. Là où l’idée d’un théâtre ne se départ pas du souci d’habiter la vie, d’habiter un lieu… et donc de faire vivre la pensée sous la forme d’une fantasia benjamienne… de ne pas la priver de la fantaisie… du rêve.

 

Putain c’est beau !

Comme en écho au Diaspsalmata de Soren Kierkeggard qui s’interroge presque théoriquement « Qu’est-ce qu’un poète ? Un homme malheureux qui cache en son cœur de profonds tourments, mais dont les lèvres sont ainsi disposées que le soupir et le cri, en s’y répandant, produisent d’harmonieux accents », Malte Schwind, en familier de Robert Walser, va chercher dans La Promenade l’épaisseur concrète, matérielle et organique du tourment et du vide d’un être, mais aussi la joie naïve et la contemplation sans but qui hantèrent l’écrivain Suisse mort seul, dans la neige, un soir de Noël 1956, du côté de la clinique psychiatrique d’Hérisau… Ainsi s’achève la vie de Walser (pendant 23 ans interné), lors d’une ultime promenade où nul chemin tracé à l’avance ne le contraignait, et où seuls les pas qu’il faisait (les traces qu’il aura laissées dans la neige) étaient l’indice de l’exil intérieur qui le portait. Exil, errance, ou plus simplement déambulation d’un esprit affranchi de toute domesticité, tant vis-à-vis des normes sociales que des codes littéraires, Robert Walser, depuis l’écriture de L’institut Benjamenta, en avait fini avec les dogmes de l’école, lieu caricatural du savoir, et territoire carcéral qui condamne ceux qui la subissent trop souvent à l’effacement, l’infériorité, la spectralité… Là où l’humilité polie apprise en cœur est élevée au rang de valeur et vaut aux sociétés bourgeoises de prospérer. Walser, quoi qu’il écrivît, se sera libéré de tout cela en recourant à l’ironie, au geste parodique, à l’humour, au grotesque, qui sont le vêtement léger d’une âme en peine et d’une mélancolie indépassable.

La Promenade, dès lors, pour autant qu’elle ne figure d’aucune manière un prétexte, est loin de faire du titre un récit éponyme. Ou d’évidence, oui si Walser se « promène », c’est que la promenade est avant tout un cheminement intérieur où l’extérieur, rencontré et nécessaire à l’écriture, vaut pour l’étape préalable à la pensée et à l’imagination. Et d’ajouter, dès lors, que le mot « promenade » augmenté d’un article qui la singularise « LA » la rend étrangère à la foulée du randonneur ou du circuit pour touristes.

Non, ici chez Walser comme depuis presque aussi longtemps chez Schwind, la « Promenade » pourrait se traduire encore et librement par une volée de synonymes où le voyage, le périple, la traversée, la rêverie, l’aventure et surtout l’idée de fugue… marque l’enchevêtrement de l’écriture comme déplacement. La Promenade ou l’écriture comme « pas de côté » ; ce pas blochien que font les idéalistes et les utopistes quand le monde du dehors qu’il contemple leur donne la matière utile à développer la pensée : un en-dedans. La Promenade est de ce côté-là, du côté de la pensée qui point, de l’entorse, de l’esprit à la recherche de la beauté qui fugue. Mot, celui-là, qui dit tout autant l’envie de fuir et d’être étranger à ce que l’on quitte ; qu’il ne pointe aussi et encore son lien au musical. La fugue, et Schwind le sait pour y recourir, c’est encore en musique ce qui passe, de manière insaisissable, d’une voix à une autre ; de la voix d’Anaïs Aouat, à celle de Naïs Desiles et celle de Lauren Lenoir qui, comme trois Parques magnifiques, dans leurs robes bleue, verte et sienne de jeunes femmes au plateau, disent La Promenade et font sentir le tranchant de la destinée humaine, les illusions perdues retrouvées, le goût de la vie et de ses rythmes défunts ou à naître. Moins romaines que valériennes, les trois forment la Jeune Parque et la voix de Walser ; et on les entend rappeler, presque dans la confusion des poèmes, « qui pleure là, sinon le vent simple… j’interroge mon cœur quelle douleur s’éveille… l’être immense me gagne ».

Jeune Parque que celle de Valéry ergo, ou trois sœurs lointainement tchekoviennes, qui se « retournent » sur le texte de Walser comme étonnées des coupes et des prélèvements qu’il aura fallu faire afin de donner à entendre l’amusement et sa grimace ; de faire résonner « le soleil noir » de la dépression qu’a si terriblement cerné Kristeva, de faire entendre le cri ciselé de l’écrit… et faire du territoire qu’est la Déviation, ce lieu de création, l’espace théâtral en son entier d’un goût puissant, violent et doux pour le murmure de la plainte contenue bercée par Liszt, Schubert, Bazzini dont les notes parviennent d’un gros transistor d’une autre époque. Parce que ces pensées d’aujourd’hui sont d’une autre époque expliquent les marcheurs, petits-frères des marchands.

 

Putain, mais c’est vraiment beau !

Dehors, entre les tables de récup, les canapés défoncés, le bidon de 200L où le feu parfois vient éclairer et réchauffer, les gens attendent et il y a Brecht. C’est le nom d’un chien qui est venu de lui-même à La Déviation peut-être appelé par La Promenade où Walser ne se prive pas de faire référence à « l’honnête chien ». « Salut Brecht », « Arrête Brecht », « Couchez Brecht », « Non Brecht »… peut s’entendre sans jamais oublier que BB voulait changer quelque chose au monde. Peut-être la vie de chien que l’on y observe pour beaucoup, dans ce monde. Et puis le public rentrera dans l’ancienne cimenterie où salle et scène, bar et cuisine, plantes et bric à brac se mêlent parce qu’il faudrait qu’il n’y ait aucune raison que le théâtre s’éloigne de la vie. Plus tard le projecteur qui était dehors sera allumé pour donner une couleur au-dedans.

[…]

Un tapis vert est déroulé au sol, devant les chaises d’école qui forment le gradin. Il pourrait être confondu à l’herbe grasse de la campagne. Puis, une grande branche verdoyante est mise sur un pied de projo. Ça ressemble si l’on veut à un arbre. Trois petites tables qui surplombent trois tabourets figurent le mobilier simple d’un bureau d’écrivain. Trois feuilles de papier-blanc posées sur les bureaux sont le seul ornement. Ce décor disposé à vue, construit sous nos yeux, s’anime presque immédiatement des voix et des corps des trois comédiennes. Leurs visages sont si proches que se distingue l’énergie qu’il y a dans leurs regards. Elles sont si proches qu’on pourrait lire sur leurs lèvres La Promenade. Leurs mains, leurs silhouettes, la couleur de leur chevelure, la courbure qu’elles donnent à un bras… tout est perceptible dans le détail et on les écoutera, captif amoureux de leur souffle, de leur rythme, de leur timbre changeant, de la hauteur de voix qu’elle déplace à tour de rôle quand elles convoquent l’épisode de la librairie, celui du géant Tomzack ou les démons intérieurs, celui de l’ancienne actrice où elles viennent frôler le public… Elles sont Walser le narrateur, ou plutôt l’auteur, nom auquel Barthes préférait celui d’écrivain. Elles forment à elles trois Walser. C’est leur rôle, ce soir, de jouer celui-là. Et d’une manière parfaite, sans jamais heurter l’écriture qu’elles rapportent, et du coup faisant entendre le texte, elles vont ainsi pendant un peu plus d’une heure, faire entendre son DIT. Le Dit du texte qui nous amène à l’endroit de l’expérience que lui, Walser, fait de la pensée. Cette manière dirait Jankélévitch dans Le Je-ne-sais quoi et le Presque-rien qu’il y a « en quelque sorte à penser infiniment, comme il y aura dans l’avenir à développer inépuisablement et à connaître sans fin ». C’est juste puissant de les entendre raconter, vivre, mimer, jouer ça d’une manière tellement naturelle et parfois cocasse qu’on sait qu’il y a eu un travail d’acteur immense. Et tout ce temps heureux qui rappelle la pensée infinie et inépuisable se donne dans la clarté électrique de la salle. C’est le temps de la promenade presque ensoleillée où la rencontre est une expérience heureuse et drôle. Temps des oiseaux siffleurs dont le pépiement finit par se confondre aux orchestrations lyriques par une mue magique.

Faiseuses de mines aux rires enjoués, elles n’en finissent pas de convoquer des histoires « à dormir debout » et, d’un revers de main léger ou d’un accent soutenu, s’en amusent. Qu’un train de militaire passe entraînant dans son sillon une fanfare et les voilà à disserter et s’enflammer. Mais…

Mais Jankélévitch prévient, l’infini, l’inépuisable conduit aussi à la brutalité d’un ailleurs « il y a donc un inachèvement, un informe et un indéterminé… une impossibilité d’enserrer ». Et la Jeune Parque à trois têtes, les trois comédiennes, se trouve alors devant la feuille blanche, la feuille de « papier vide » écrira Walser, à extraire de cet immaculé les mots, les énoncés, les rythmes… qui résistent à la pensée. Au plateau, la lumière a disparu pour ne répandre qu’un mince filet laiteux et jauni qui parvient du projecteur extérieur à travers les carreaux (création lumière Iris Julienne).  À la promenade s’est substituée la traversée par et dans l’écriture. Tour à tour, elles viennent aux bureaux mâcher un crayon devant la page vide. L’intimité de la boîte crânienne est ici ouverte et c’est l’exercice douloureux de penser qui est audible autant que visible. La manière dont le dehors et le dedans, inextricablement dans un rapport de gémellité, s’appellent, se contredisent, s’évitent, se trouvent.

Chez Walser, écrire, comme chez Pessoa, c’est « s’écrire » et l’œuvre n’est pas le lieu de l’expropriation de soi, mais le territoire du subjectile. C’est-à-dire l’endroit d’une coagulation, d’une fusion entre l’écriture et la main qui écrit. C’est le temps difficile de l’incubation, du corps à corps entre l’écriture et l’écrivant. C’est l’instant où l’impression de la trace (le dehors) doit ressusciter dans l’écriture sans écart. Trace et Écart ou l’histoire sans cesse reconduite d’un anagramme douloureux pour l’écrivant.

Et c’est cela qui est donné, livré tout au long de La Promenade que Malte Schwind écrit à son tour. Juste cela qui veut que Schwind négocie avec l’air et les couleurs, avec les sons des voix et les formes chimériques ; faisant entendre ici, un tic-tac, là le chant d’un coucou qui marque non le temps, mais le compte à rebours dans lequel sont inscrits la vie, le détail, les plis, les microscopiques sensations vives… et les autres qui sont autant d’effets miroir que l’écrivain recueille et dont le dépôt est l’écriture. Et de la même manière qu’il y eut un âge de pierre, la mise en scène de Schwind parle, chez Walser, d’un âge du graphite. Ou, pour le dire autrement, de la difficulté qu’est toujours le commencement d’écrire le complexe comme le simple, le grave comme le drôle. Comment rendre par l’écriture quelque chose de désuet, d’anecdotique, de ludique et donc d’important? Comment rendre l’étonnement comme, par exemple, l’instant où les comédiennes rapportent l’épisode des jupes des dames : « Une ou deux dames portant des jupes d’une brièveté stupéfiante, et des bottines de couleur d’une hauteur, d’une étroitesse, d’une finesse, d’une élégance et d’une délicatesse surprenantes, se font remarquer tout aussi bien que n’importe quoi d’autre ». Moins un travail d’écriture liée à la description, qu’un énoncé à même de souligner une sensation, des paquets d’intensité…

Sortant, fort de cette expérience de l’homme au « système de crayon » qui lui permettait d’esquisser et de crayonner, quelque chose continue et martèle qui tient à la séquence devant M. le Président de la haute commission fiscale afin d’obtenir le taux d’imposition le plus bas. Cette épreuve qu’est la justification du poète qu’il est : « La promenade […] m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir des liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations […]. En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables, tandis qu’enfermé chez moi je me gâterais et me dessécherais lamentablement. La promenade pour moi n’est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agréable, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps, elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle. »

« Ça t’aura intéressé Brecht, hein ? »

« Ça t’aura interpelé d’entendre que « l’homme intérieur est le seul qui existe vraiment » ! » comme aura choisi de le faire entendre Mathilde Soulheban à qui l’on doit la dramaturgie.

Dans la cimenterie, à portée de main du monde où dedans et dehors sont enfin réunis par Walser, Malte Schwind met en scène une Promenade humble dans la filiation d’un théâtre pauvre où l’interprète est la seule voie qui fait voix. Et ayant eu le soin de disposer ses comédiennes dans un espace où la sensation de vide est intense, c’est en recourant à une esthétique stylisée presque wilsonienne, et en observant un dépouillement cher à Beckett qu’il donne à saisir d’un bout à l’autre, les mondes fictifs ou réels de Walser : le poème dramatique qu’est La Promenade. Faisant d’une Nouvelle, l’endroit d’un théâtre où une histoire qui devient effective nous est adressée, mêlant gravité et légèreté. Manière chez le penseur du théâtre qu’est Malte Schwind de faire mentir Walter Benjamin quand il parle du conteur : « Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire… c’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences ».

La Promenade de Schwind, elle, sera inoubliable et le portrait de ce « vagabond immobile » que fut Walser aura trouvé dans le geste rêvé du metteur en scène qu’il est un frère d’âme insoumis au règne de la réalité instituée.

La Promenade d’après Robert Walzer, mise en scène Malte Shwind, La Déviation juin 2019. Soutenu par le Théâtre Antoine Vitez, le 3bis F, le Collectif 12 de la ville de Marseille, et la DRAC-PACA et la Gare Franche.

15 juin 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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