Critiques, Yannick Butel

Forward et Into Outside… L’espace en commun

Forward et Into Outside, Beaver Dam Company, Edouard Hue

Théâtre Golovine, Festival Avignon Off

— par Yannick Butel

Jusqu’au 26 juillet, à 18H30 (relâche le lundi), il sera toujours temps de se rendre au Théâtre Golovine qui offre à la danse contemporaine un lieu d’invention et d’expression. C’est là que la Beaver Dam Company a élu domicile et propose deux petits épisodes chorégraphiés de 25 minutes chacun. Deux temps, distincts et complémentaires, pensés par Edouard Hue (directeur et danseur de la Beaver) qui se présente seul au plateau dans une forme solo Forward, avant d’être rejoint au moment de Into Outside par Sophie Ammann, Louise Bille, Anaïs Pensé et Alfredo Gottardi.

« Mon corps n’a pas les mêmes pensées que moi » conclut Roland Barthes au terme d’un opus consacré au Plaisir du texte. Et de faire précéder cette phrase d’une autre tout aussi fascinante, « mon corps va suivre ses propres idées ». Et de souligner que c’est à propos de la « lecture » que Barthes en arrive à cet endroit de la pensée. Regardant Forward et Into Outside, le regard est pour ainsi dire amené à l’imaginaire barthien.

Aussi, quand Edouard Hue apparaît – après une séquence stroboscopique où le mouvement surexposé semble comme découpé – dans une pose qui ressemble étrangement au penseur de Rodin, on regardera son corps se mettre en mouvement à même le disque de lumière projeté sur le plateau. Là, à partir de cet éclairage « douche », Hue semble jouer avec la frontière que forme la lumière, passant d’un centre éclairé à des zones de pénombres où le corps, lui, paraît traverser pas des états distincts. Et de regarder tout cela comme une partie de cache-cache, à moins que ce ne soit une forme de fuite contrainte où le danseur se percevrait comme un exilé. De ceux, donc, qui, peut-être en proie à des peurs, sont poursuivis et tentent de s’échapper ou d’échapper. Mouvement, celui-là, qui imprime au corps des gestes brusques et fatigués, des soubresauts et des formes de résignation, etc., des inerties et des séquences de rebuffade. Dansant vouté, ou brusquement redressé, Hue finira presque comme il a commencé à l’endroit du penseur, laissant entendre, à l’endroit de la lumière, une respiration forte soutenue par une percussion.

Quelques minutes plus tard, dans le rayonnement de Forward qui déploya les signes d’un monde angoissé, commencera Into Outside. Autre monde que celui-là, furtif, entrecoupé de noir, qui inscrit le mouvement dans une sorte d’invisibilité et qui, lorsqu’il se laisse voir livre son lot de nonchalance où les danseuses et les danseurs se retrouvent tels des balourds. Quelque chose dans la physionomie et le balancement des mains pourraient rappeler un accord sensible proche de May be. Quelque chose de l’humour aussi, quand le mouvement répétitif produit son effet « comique ». Quelque chose, oui, dans un quatuor qui se forme par agglutination et ressemblance est à l’œuvre comme si « ce qui se ressemble s’assemble ». Mais ce quelque chose n’est pas là dans son entier et quand Louise Bille apparaît, quelque chose est mis en jeu entre la balourdise du groupe et la grâce presque classique de la danseuse. Et ce qui se développe, sur un fond sonore qui rappelle le rythme de certains passages de Dead Man (tout en décroché et harmonie inattendue), s’apparente davantage à une forme de défi entre deux mondes. L’un fordisé, produit à la chaîne, l’autre relevant de la singularité et de l’unica. Et bien avant que ces deux mondes ne fusionnent dans un geste techno tiers qui les unit dans une frontalité vis-à-vis de la salle, regardant Into Outside, on devine que le rapport dramaturgique au mouvement nous inscrit à l’endroit du risque d’une contagion, d’une contamination qui conduiraient à des métamorphoses funèbres.

Épisodes courts, pleins d’une énergie puissante, d’une tension entre gravité et humour esquissé qui met Forward et Into Outside en écho, le travail de la Beaver Dam Company est des plus juste techniquement et dramaturgiquement. Radicalement distinct l’un de l’autre, et néanmoins totalement complémentaire, ce qui est livré ici procède d’une étude qui, finalement, pourrait s’apparenter à danser « une inquiétante étrangeté » sur l’espace en commun.

Pour en savoir un peu plus : https://cccdanse.com/lemag/parcours-dartiste-edouard-hue-une-trajectoire-fulgurante/

4 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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