Critiques

Servitude volontaire, Méditations d’un acteur

Discours sur la servitude volontaire, mise en scène Stéphane Verrue,

au Théâtre de la Bourse du Travail/CGT. Par Yannick Butel

Présenté au Théâtre de la Bourse du Travail/CGT, jusqu’au 26 juillet, Le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boëtie, mis en scène par Stéphane Verrue et interprété par François Clavier, prendra un peu plus d’une petite heure à ceux qui fréquentent le Off d’Avignon. Un solo, donné dans un espace noir, dit humblement par un comédien soucieux de faire entendre et résonner un texte lointain (XVIe siècle), que Montaigne défendra, et qui, par la nature de son questionnement, met la puce à l’oreille sur les formes de l’actualité politique, et plus généralement les comportements entre « nous ».

Comme le rappelle Stéphane Verrue, quand en 2010 ce texte lui « sauta à la figure » et qu’un an plus tard, en 2011, Alain Timar le programmait au TdH, il était loin de se douter que 8 ans après, le travail qu’il mène avec François Clavier, aurait été joué plus de 130 fois, aurait rencontré 15000 spectateurs, à travers une quarantaine de ville. Soit, en terme comptable, à l’évidence, un succès.

Mais, ce n’est vraisemblablement pas ces chiffres (qui font le ravissement des décideurs de l’institution) qui sont la preuve et l’origine du succès. Peut-être alors faut-il chercher ailleurs, notamment dans le plaisir qu’il peut y avoir à penser quand une proposition théâtrale y invite. Or c’est le propre du Discours de la servitude volontaire que de solliciter cette faculté. Car s’inquiétant du rapport que le peuple entretient aux Maîtres, La Boëtie ne fait pas autre chose que de proposer un texte philosophico-littéraire qui s’entend comme une méditation. C’est-à-dire – et rappelons que son ainé Descartes le précède en la matière – de mettre la logique, l’entendement, la rhétorique, la dialectique… à l’épreuve de trouver un fondement à quelque chose qui échappe à la « raison ». Car enfin, et ça serait la question, « qu’est-ce qui conduit le sujet à déléguer à un tiers (politique, mari, amant, etc.) une autorité sur sa vie, sa conduite et ainsi abandonner sa liberté au risque de se trouver aliéné, domestiqué, vassalisé, asservi, etc. ? »

De fait, la question est d’importance. Rancière s’en emparera à sa manière en posant la question de la représentativité du pouvoir en démocratie ; avant lui Michel Foucault, lui, s’inquiétait de l’assujettissement, et proposait dans ce magnifique essai qu’est Qu’est-ce que la critique de penser le « gouvernement de soi ». Miguel Abensour (relire l’Homme est un animal utopique publié chez Sens&Tonka) l’aura lui traité à sa manière à travers une œuvre fondamentale qui réhabilite et réactualise sans cesse le désir d’émancipation du sujet. Etc.

Au plateau, François Clavier, assis parmi des livres qui sont consultés, debout à la manière d’un Faust qui tourne les pages des ouvrages pour y trouver une vérité, ressemble à un enquêteur posé. S’interrogeant, faisant le « tour des questions » qui impriment à la scène son seul mouvement, il livre ses pérégrinations pour lui-même. En jeu, sans doute et simplement, « avancer », « avancer une réponse » qui permettrait d’avoir un fondement solide afin que s’exercent le droit, la justice, etc. La scène est simple, au mieux de temps en temps, un écart vers le public, quand il aborde l’actualité (rarement), fait de Discours de la servitude volontaire un texte adressé. Mais, et c’est le principe scénographique et dramaturgique, la plupart du temps, l’acteur se donne juste à voir et à entendre dans les méandres de la complexité de penser que l’on puisse brader l’un des biens les plus chers qui soit : la liberté. Sans doute y a-t-il à cet endroit ce qui est le plus audible et le plus visible pour les spectateurs qui ont pris place.

Pourtant, c’est autre chose qui, nous semble-t-il, est sous-jacent à la mise en scène de Stéphane Verrue. Quelque chose que le décor humble des livres fait miroiter et qui s’entend au détour de l’un des énoncés qu’il a pris au texte de La Boëtie : « les livres et la pensée donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie ».

Soudainement, alors, dans ce monologue qui traite essentiellement et a priori d’un rapport au politique ; une idée fait son chemin qui nous met à l’endroit de La Boëtie : lecteur intransigeant des humanités qui innerve Discours sur la servitude volontaire. C’est bien du livre, lieu de la pensée qui s’émancipe et des tentatives de donner au possible une chance de devenir qui est au cœur de ce texte… Ces livres qui, sur le plateau, se regardent comme les témoignages, les exercices de réflexion, les savoirs qui ont été cumulés sur la nature humaine. Livre et lecture de ces livres qui rappellent que les sociétés disciplinaires, de contrôle, de capture, tyranniques et fascistes s’en prennent toujours au Livre. Et de regarder ces livres ouverts, sur la tranche, cornés, comme les spectres qui abritent les penseurs de notre liberté.

De cela, de ce geste du metteur en scène de donner une matérialité à ce qui n’est que mots dans le texte de La Boëtie, on doit remercier Stéphane Verrue qui rappelle que la vie des êtres qui s’accomplissent passe vraisemblablement par le livre. Et soudain comprendre, peut-être, que l’actualité de La Boëtie se mesure aux têtes de gondoles stériles chez les libraires dont on peut dire qu’ils ont oublié ce qu’est le livre pour lui substituer des produits de communication. Produits frelatés que ces livres écrits en six mois par des politiques en mal de médiatisation. Bien loin des Méditations de La Boëtie.

Au final, François Clavier, ayant fait son « ouvrage », remettra ses livres dans sa besace. Et comme un colporteur ira sans doute dans une autre salle raconter l’histoire que racontent les livres. Ces lieux de la pensée en construction… Au fait, « qu’avez-vous lu dernièrement ? » s’inquiéterait La Boëtie.

Primo Moroni et Nanni Balestrini, La horde d’or, aux éditions de l’Éclat ? Figures de la révolution africaine de Saïd Bouamama, aux éditions Zones ? Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs de Seloua Luste Boulbina aux éditions Les presses du réel ? Votre paix sera la mort de ma nation, lettres d’Hendrik Witbooi, aux éditions Le passager clandestin ?

Il en va des éditeurs médiatiques comme des livres baclés et inutiles des politiques. Et des éditeurs, Ivernel dirait « clandestins et fragiles », comme des livres de méditations rares qui nous accueillent et nous accompagnent dans le monde. Discours de la servitude volontaire participe des seconds.

5 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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