Critiques, Yannick Butel

Bérénice Paysages… ou le théâtre de l’acteur !

Bérénice Paysages, mise en scène Frédéric Fisbach

salle La Chapelle, Théâtre des Halles, Avignon off.

par Yannick Butel

Il y a, me semble-t-il, un peu moins de 30 ans… c’était dans une petite salle des fêtes à Louvigny, dans le Calvados, dans la proche banlieue de Caen. Fisbach y proposait un Claudel, peut-être, je ne suis plus certain, Le Partage de midi. Et parmi les tables qu’il avait à peine dérangées, le geste théâtral, simple, tenant à l’acteur, opérait déjà. Au Théâtre des Halles, dans la Chapelle, devant ce comédien rare qu’est Mathieu Montanier, c’est le même charme – envoutement – dont on fait l’expérience avec Bérénice Paysages.

Obstruant l’ouverture de scène, derrière un suaire noir imprimé où l’on peut lire le synopsis qui nous alerte que là se trouve le presque cadavre d’un amour, une voix chantonne et marmonne. Quand le drap noir tombe, un acteur offre au regard le monde d’intimité qu’est une loge. Lieu de toutes les libertés que l’on prend avec soi-même, Mathieu Montanier y fait ses gammes, ajuste ici un accent, là un rythme, se démaquille. Il s’entraîne à nouveau, toujours, en quelque sorte, à l’abri de la scène qui se confond trop souvent avec l’espace d’une exécution. En toute indépendance, « loin du regard des spectateurs », il offre un intérieur, s’en amuse, se distrait, donne au corps (son outil de travail) le soin qu’il mérite. Et l’on ne s’étonne donc pas qu’il puisse, consulter sa messagerie, se servir un verre, marquer une pause, prendre le temps d’un étirement assis qu’il est sur une table qui s’apparente à une estrade lointaine. Loin de tout, mais habité par un métier, il fait ses exercices, s’en joue, jusqu’à ce que la passion du jeu, pour lui-même, vienne à l’inscrire à l’endroit de la représentation. Rattrapé, petit à petit, par le souci de justesse, son travail d’acteur l’inscrit en lieu et place d’un temps où réalité et fiction, vie et jeu, se mêlent et s’amalgament.

Il jouait à « jouer Bérénice ». Il joue maintenant. Et bientôt, la lumière crue laisse place au tenebroso qu’évoquait Barthes. Ce clair-obscur qui abrite une forme de larmoiement et qui lui impose de quitter la table pour venir, à jardin, sous une lumière qui dessine la peine qui envahit son visage. Car Bérénice, l’histoire ou la fable, est peut-être juste cette pièce où le visage est marqué par l’articulation du mot qui la ponctue « Hélas ». Mot qui marque un regret après que Titus, reginam Berenicen, cum etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam. C’est-à-dire que « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire ».

Un regret qui se dessine tout au long de cette tragédie où l’instant de la séparation ne s’entrevoit qu’au mot final. Mais, et plus que ce motif de la séparation, c’est peut-être l’une des pièces les plus puissantes de Racine (et du théâtre) qui traita du silence. De la manière de l’évoquer, de le nommer, de le questionner. « Et que dit ce silence ? » demande Bérénice à Phénice. « Que dit le silence ? », oui, et Racine d’en traiter à travers Bérénice, avant que Beckett ne relève des raisons de celui-ci par un texte/question « comment dire ?»

C’est ce « comment dire ? » ou comment « faire entendre » qui est à l’œuvre dans Bérénice. Comment éviter l’incompréhension, la blessure, la brutalité, le mensonge… Comment donner à la parole, et à la voix, la justesse qui lui convient sans que les mots ne lui fassent entorse. Sans que le souffle des mots, comme leur esprit, ne mutilent ce qu’il y a à dire. Et simultanément au silence, qui vaut ici pour un retardement et un différé qui trouvent en chaque mot la matière de l’apparition d’un aveu douloureux et radical, Bérénice est ce texte aussi où le silence qu’il faut briser annonce la parole interdite et le silence définitif. Au vrai, Bérénice est ainsi la pièce tournée vers l’absence radicale, celle qui suivra le « hélas » et marque, au-delà de la séparation, la disparition. Ainsi le temps de Bérénice peut se lire comme une étude des sens où, au voir et parler, se substituera l’invisible et le silence. Soit, quelque chose qui, dans les parages de l’amour, rappelle que la mort en est l’ombre.

Sur la scène de la Chapelle, c’est moins un solo que livre Mathieu Montanier, qu’une forme chorale dialogique où, cumulant tous les rôles, à travers lui, s’entendent des solitudes ne trouvant pas à se parler et qui font entendre leurs pensées. Dans sa voix, sont convoqués les spectres qui viennent lentement. Spectres de Bérénice, de Titus, d’Antochius… à vie.

Fisbach, lui, à travers Bérénice Paysages ne cherchera pas ici à éviter le reproche qu’on fit à Racine d’avoir écrit avec simplicité. Et dirigeant Mathieu Montanier vers celle-ci, l’un et l’autre, l’acteur et le metteur en scène, donnent à la simplicité toute sa puissance de rayonnement et d’éclat. Ou quand la simplicité devient l’évidence, et sert donc à s’écarter du fard, pour qu’une histoire se livre dans toute sa clarté. Moment où la simplicité aura été le mouvement qui conduit à la sculpture d’une intensité.

7 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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