Critiques, Yannick Butel

Reconstitution… les maladies de l’amour.

Reconstitution, mise en scène Pascal Rambert, avec Véro Dahuron et Guy Delamotte

La Manufacture. Par Yannick Butel

Avec Reconstitution, Guy Delamotte et Véro Dahuron commence une nouvelle histoire au plateau.

Peut-être lire le programme, pour une fois, sert-il de conducteur, non pour comprendre Reconstitution, mais en faire la genèse. Y lire le goût que Véro Dahuron et Guy Delamotte ont eu pour Clôture de l’amour (écrit par Pascal Rambert) qu’interprétaient Audrey Bonnet et Stanislas Norday ; y déceler à travers des sms retranscrits leur désir d’accueillir cette pièce jouait dans la Salle Benoit XII en 2011 à Avignon ; y découvrir la joie et l’amitié qui se développèrent entre les trois… Y voir, en fait, ce que le théâtre produit d’utopie et de rencontres qui livrent passage à des créations que l’on n’oublie pas. Y saisir, malgré la distance (eux à Caen, lui en Amérique du Sud), une fidélité qui s’installe et les rapproche jour après jour.

Reconstitution naîtra de tout cela, et d’abord d’une suite, comme on le dit en musique qui fait entendre l’idée de variation, de Clôture de l’amour. Un peu comme si Reconstitution était le texte où l’on retrouverait Audrey et Stanislas, 30 ans plus tard… Sauf que là, ça serait Véro et Guy, aujourd’hui. Et alors que Clôture de l’amour mettait en avant une séparation, voire une déchirure ; Reconstitution, lui, s’écrit comme la tentative de se réconcilier, voire de rejouer, sans que cela soit possible, le premier temps d’une rencontre. C’est-à-dire le temps unique et rare, impossible à feindre et imiter, du désir radical qui soudainement conduit deux êtres à passer un pacte amoureux lequel prend la forme, toujours, d’une étreinte amoureuse et d’un baiser. Ce qu’écrit Pascal Rambert, c’est donc, a priori, ça. Deux adultes vieillissants qui, séparés, se retrouvent parce qu’ils se manquaient. « Se manquer » où un verbe sans phrase qui n’appelle aucune extension. Juste savoir que dire « tu me manques » suffit à valider l’amour qu’on porte à l’autre. Mais aussi « se manquer » au sens de se rater, s’être loupé.

C’est dans l’intervalle de ces deux sens que prend forme Reconstitution. Et le temps de la représentation permettra au texte de nommer les raisons, les motifs, les non-dits d’une histoire où la vie, pas moins complexe qu’une formule de chimie, a fait son œuvre. Et parce qu’il faut trouver une origine à la fin du pacte, et à la trahison, alors au détour de cette histoire, la menace de la mort d’Elle aura conduit Lui à se faufiler vers la vie. Le cancer du sein d’Elle, l’aura amené, Lui, à y ajouter un « couteau dans le cœur » en trouvant une « nouvelle femme ». Et l’on mesure que ce qu’écrit Rambert n’est pas une histoire d’adultère, mais qu’il n’est d’autre motif à Reconstitution que la peur de la mort, la peur de l’absence et de la solitude chez Lui. Et de comprendre que c’est cette peur qui, agissant comme une maladie, aura conduit le couple à se perdre. Puis à se retrouver, une dernière fois, un jour, avec pour entre-deux, des souvenirs communs et des histoires mal digérés, de la tristesse profonde et des regrets éternels, puisque la mémoire est ici habillée d’un « se manquer ». Alors ce jour de la reconstitution, l’un et l’autre témoin et acteur du jour de leur première union, vont tenter, dans un effort mutuel, de retrouver quelque chose du goût de la première rencontre. Et comme toute reconstitution, il y aura des désaccords sur des nuances parce que du détail dépend la justesse d’une passion qu’ils ont vécue.

Au plateau, dans une salle associative ou quelque part dans un théâtre, Elle ressemble à Audrey dans sa veste de sport bleue et son maillot jaune. Lui n’est pas étranger à Stan non plus quand le tee shirt blanc l’habille. Parmi les tables du fond de scène se trouve la table de reconstitution. Une table d’artifices qui permettraient selon Lui de pouvoir rejouer la première scène, celle de la rencontre et du baiser. Mais avant, dans les cartons à souvenirs, dans les boites qui abritent quelques plis jaunis de lettres, de photos, etc. il y aura une sorte de mise au point qui s’entend aussi comme une mise à jour. De tous, peut-être la séquence sur les livres est une des plus belles autopsies des comportements amoureux. Les livres qu’on lit en caressant l’autre, les livres sur lesquels les corps amoureux viennent rouler… et les livres qu’on lit seul parce que…

Véro et Guy, comme quand ils étaient Audrey et Stan, n’ont rien perdu de leur violence dans l’assaut de l’autre. Mais ici les assauts respirent le désir de faire encore une fois quelque chose ensemble, alors ils se colorent d’une douceur marquée par la douleur de leur histoire. Heureux sans doute d’être là pour cette expérience qui prend une allure de scène théâtrale, ils jouent le jeu jusqu’au moment du baiser qui n’a d’autre goût qu’un baiser imité, sans autre intensité.

Alors, tout pourrait finir là-dessus. Un ultime échec après que la vie les a échoués. L’échec de l’amour retrouvé…

Nus à la dernière image, Véro Dahuron et Guy Delamotte sont allongés sur les tables métalliques. C’est un exercice de plus que celui-là comme celui au début de la posture de l’enfant heureux. Nus, ils se tiennent la main et Audray/Véro ne répond plus à Stan/Guy… Lui, hurlera à trois reprises le nom de Véronique. La mort semble donc avoir gagné. Et elle a gagné, mais Rambert a trouvé dans ce final (durassien) l’intensité qui n’est pas imitable : Mourir d’aimer. C’est ce que Véro aura offert une unique fois à Guy. Et d’entendre l’appel du nom de Véronique, alors, comme le cri de peur qu’il avait fui… et désormais savoir qu’elle lui manquera.

C’est juste troublant de justesse. Émouvant parce que sans ornement. Légèrement drôle à certains endroits afin d’éviter et contourner le pathétique. Véro Dahuron et Guy Delamotte sont tout simplement Reconstitution, et si l’on n’oublie pas Clôture de l’amour, ils font exister Reconstitution : le texte qu’ils voulaient.

 

ps: voilà ce que j’écrivais en 2011 sur Clôture de l’amour, http://www.insense-scenes.net/?p=739

7 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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