Critiques, Yannick Butel

La Dernière Bande ou la bande Osinski/Lavant

La Dernière Bande, mise en scène Jacques Osinski, avec Denis Lavant

au Théâtre des Halles, Avignon Off. Par Yannick Butel

De Cap au pire qu’il présentait au Halles en 2017, à La Dernière Bande, (présenté à nouveau au TdH) le metteur en scène Jacques Osinski s’inscrit dans un lien de plus en plus étroit à Beckett, avec le compagnonnage de l’acteur Denis Lavant. À la manière d’un Blin/Beckett, le tandem explore l’écriture exigeante de l’Irlandais, soutenu en son temps par Robbe-Grillet qui fut le premier, chez Minuit et auprès de Lindon, à défendre une écriture dévastée, désoeuvrée, inquiète du langage auquel on prête le pouvoir de nommer. Entre Silences et paroles syncopées, entre lambeaux de mots et de phrases, Lavant s’exécute.

À Paris, Beckett quand il s’éloignait de Suzanne, rejoignait les bancs du métro aérien afin que personne ne puisse venir l’importuner. Et en fin de journée, quand le grand Sam avait un peu trop bu, Serge Merlin me racontait que lui le suivait, et veillait à ce qu’il rentre bien. Merlin (acteur beckettien s’il en est) qui joua lui aussi le Krapp de La Dernière bande, assisté par Françon. Beckett que la biographie de Jack Knowlson tente de réduire aux détails anecdotiques d’une vie quand l’œuvre permet de les dépasser. Et disant cela qui conduit à effleurer l’œuvre, chacun s’accorde, lisant Beckett, à constater des formes discursives qui mettent à l’épreuve le lecteur quand l’outil qu’est la langue vient à ne plus être un véhicule tranquille. Lire Beckett, c’est d’évidence et on ne le soulignera jamais assez, réapprendre à lire, se mettre à bégayer la langue que l’on croyait maîtriser, faire l’expérience redoutable d’un rapport à la signification heurté, rétif, fuyant… Au point que quelques crétins de la littérature critique l’auront installé dans le registre de l’Absurde. Ce qui est absurde, puisqu’en définitive, chez Beckett, ce qui nous est demandé, c’est tout d’abord d’accepter que le langage soit l’objet d’une dramatisation. Dramatisation du langage donc, plus qu’un théâtre défini comme langage dramatique. La Dernière bande n’échappe pas à cette dichotomie et l’on imagine que Jacques Osinski, comme Denis Lavant, se seront intéressés à cette nuance qui, dès lors, installe l’auditoire dans une autre écoute. Car si l’on écoute ce que veut bien livrer, par petites touches La Dernière bande, on ne peut d’évidence parler d’une histoire, mais plutôt d’un rapport à langue.

 

Au prétexte d’une fable qui pose qu’un homme écoute, chaque année des bandes magnétiques sur un magnétophone ; au prétexte d’une solitude qui n’a plus à qui parler et vit dans un monde auquel il est étranger ; au prétexte de « s’entendre » afin de se rassurer sur un état vital menacé ; au prétexte d’entretenir un dialogue avec soi-même ou la sensation d’une pensée encore active… Krapp ne dit rien, en définitive, ou presque. Il écoute une parole différée, la sienne, comme désappropriée. Et l’on imagine que Michel Foucault aurait été à son affaire à regarder cette situation ubuesque où le lieu d’émission de la parole n’est plus le sujet, mais une machine qui s’apparente à un spectre et qui parle à un moribond vieilli, passablement infirme, en passe de perdre la parole, recourant au dictionnaire comme à une perfusion clinique où un goutte à goutte de mots entretient le vague espoir que le son de la parole suffit à faire croire au vivant.

La Dernière bande inscrit ainsi Krapp dans un entre-deux, entre silence funèbre de l’écoute et paroles lointaines et spectrales, souvenir de paroles sans actualité, comme déconnectées du monde. Si parler se donne toujours au Présent, alors qu’est-ce que s’écouter, voire comme c’est presque toujours le cas chez Krapp, se « répéter ». Annulant le temps, annulant l’espace de l’énonciation (le magnétophone), annulant presque la parole à travers la répétition… Krapp est aussi devenu étranger au monde. Et parce que le monde n’est jamais qu’une tragédie (c’est-à-dire une comédie vue de dos comme le précisait Heiner Müller), alors Krapp s’en amuse et s’en distancie. À cet endroit, sans doute, en lisière, La Dernière bande est donc aussi l’une des pièces de Beckett où l’on peut sourire à l’incongru, à la signification qui fuite, au sens qui s’exclut.

Au plateau, Lavant, derrière un bureau métallique aussi érotique que le mobilier bureaucratique des administrations des années 50, attend. Des cartons de bandes sur le bureau seront bientôt balayées d’un revers de main. Et dans quelques tiroirs comme sous coffre-fort, Lavant sort des bananes qu’il prise au risque d’en chuter. Puis, ou encore, dans un silence de cathédrale, il observe le magnéto à bande dont Pierre Schaeffer se servira pour composer ces œuvres de musique concrète qui écartent le son musical de l’univers des harmonies. Et observant cette bête mécanique, Krapp qui n’est pas marxiste, se doute sans doute que la machine a encore besoin de l’humain. Alors, de l’index, il presse la touche et « s’entend dire ». Oui, « il s’entend dire ». Formule curieuse qui, rappelons-le en linguiste, exprime quelque chose d’une distance. Lavant, à son affaire, « s’entend donc dire » et joue à ça, à aller et venir, en avant/en arrière comme pris dans une nasse ou un mouvement sans fin (comprenons sans finalité). Tour à tour passablement soucieux, amusé, agacé… il « s’entend dire » plus qu’il ne s’entend parler. Dans un rapport à l’inertie, au corps inerte, à la parole inerte, Lavant est à la manœuvre. Et peut-être, sans doute, développe-t-il un goût pour la direction puisqu’il commande aux sons. Et de voir l’acteur, alors, prendre peut-être un « malin plaisir » à être celui qui dirige, celui qui fait répéter la machine, qui l’apprivoise en quelque sorte, et lui dicte, parfois, une suite. Directeur d’acteur que Lavant/Krapp, spectateur du jeu… capable à tout moment de ne plus le jouer, de l’interrompre ou de le relancer selon son bon plaisir (les plus vieux, ici, se rappellent des émissions de France-Culture qu’on enregistrait).

Oh la Machine à jouir, à désoler… inhumaine aussi, parce que la machine n’est chez Krapp qu’un machin. Et que le machin mâche une parole prémâchée étrangère à la parole telle qu’elle devrait être vivante. Et de voir Lavant, donc, s’en prendre à ça qui le prive du peu d’humanité qu’il conserve sur bande.

Osinski, n’en doutons pas, aura à travers La Dernière Bande, mis en scène quelque chose qui interroge la disparition du langage, voire sa fragilité. Et on lui d’avoir évité le piège d’une célébration funèbre que le théâtre convoque trop souvent, préférant rendre sensible ce qui vient à disparaître pour mieux l’appréhender. Sur le mode d’une attention rigoureuse et donnant à l’acteur Denis Lavant une liberté que le texte de Beckett surveille, cette Dernière bande vaut la peine qu’on vienne l’écouter.

8 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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