Critiques, Yannick Butel

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner murmurent ceux qui n’ont plus rien à perdre…

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner, mise en scène Jean-Louis Martinelli

Théâtre des Halles, salle du Chapitre. Par Yannick Butel

Présenté au Théâtre des Halles, le spectacle de Jean-Louis Martinelli, sur un texte de Christine Citti, a été créé à la MC93 de Bobigny, dans le 93. Moins un chiffre qu’un numéro qui renvoie à la complexité des problèmes sociétaux qui s’y développent et des misères humaines qui s’y répandent. Des mômes du 93 au plateau, tous passés par des ateliers théâtre organisés par la MC, ne restent que les fantômes puisque Martinelli leur a préféré des acteurs professionnels. No comment.  Reste le spectacle, où le metteur en scène poursuit son questionnement sur le monde qui, pour autant qu’il change de langue, de Muller à Citti, n’en finit pas d’exprimer la même injustice violente. Et d’interroger les responsabilités et les complicités que l’on pouvait entrevoir dans le reflet du public sur le plateau, juste avant que ça ne commence.

Il y a quelques années déjà, la pratique théâtrale obliqua vers un théâtre documentaire bientôt rattrapé par les pratiques immersives et participatives. Se développa alors un « nouveau théâtre » qui, affranchi du répertoire et des « grands textes », privilégia les écritures du réel, et bientôt ceux que l’on appellerait les « experts du quotidien ». De là, de Rimini Protokoll, en passant par Markus/Markus jusqu’à Milo Rau pour les plus médiatiques aujourd’hui, ce sont les frontières de la pratique théâtrale qui tombèrent, livrant passage au non-acteur, aux textes des vrais gens, renouvelant par là même les scénographies et les dispositifs scéniques. Le réel faisait a priori son entrée et avec lui ce qui avait été jusqu’à maintenant traité selon les procédés classiques du théâtre trouvait de nouveaux modes d’exposition plus crus, plus bruts, plus radicaux, moins vraisemblables et plus vrais. Le théâtre y gagna sans doute en intensité.

 

Avec « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner », Martinelli s’ouvre à un entre deux où le texte est en fait le témoignage écrit de Christine Citti recueilli auprès des jeunes d’un foyer d’accueil d’urgence. Le jouer sera confié à de jeunes comédiens pros qui ne sont peut-être pas étrangers aux histoires qu’ils convoquent. Drogue, sexe, misère familiale, histoire de beau-père, histoire de mère, garde à vue… ou quand le noir obscur est la couleur qui vient augmenter les vies grises lesquelles finiront par refouler leurs rêves d’ailleurs.

Au plateau, rien de ce qui peut être évoqué n’aura le gout du 16è (autre numéro, d’arrondissement, dont on finit par oublier qu’il y a aussi des jeunes qui doivent bien avoir, eux aussi, quelques problèmes à résoudre). Dès lors, dans une langue des quartiers où les mots fonctionnent sur des codes territoriaux ; où la moindre anicroche révèle une violence radicale ; où le moindre mot de travers peut produire une dérive violente… « Ils n’avaient pas prévu » s’installe dans une ambiance de cocotte-minute explosive dont l’autre, son geste, son regard, sa parole servent de détonateur.

 

À la différence de la pièce d’actualité n°9 de Julie Berès, Jean-Louis Martinelli construit une situation dramaturgique autour de la rencontre. Rencontre entre une intermittente qui vient sans doute faire ses heures de précaire, rencontre avec deux éducateurs abandonnés dans un foyer comme Robinson et Vendredi le furent sur leur île, rencontre avec une bande de jeunes en attente comme sur un quai de gare ( et donc depuis Macron, on sait que les gares abritent ceux qui réussissent, y arrivent, et les autres : les moins que rien). De cela, on pourrait s’émouvoir comme ma voisine (nom donné au spectateur par Althusser) qui me confie son émotion. « C’est terrible. On est tellement loin de tout ça » me dit-elle en espérant sans doute que j’adhère. En guise de réponse : « je vis à Marseille, dans le 1er, ça sonne moyennement juste tout ça. Ce qui m’intéresse c’est autre chose chez Martinelli ». Bon, on ne peut pas dire que j’ai l’art de me faire des amies. Et ça tombe bien, car je préfère armer ma solitude.

Martinelli n’écrit pas un spectacle sur, disons, les « zombis zarbis » qui traînent et dérivent de foyers en hôtels de police. Il a cessé d’être le crétin de Krapp depuis longtemps. Non, à travers ce travail, ce que Martinelli met en cause c’est le système qui produit ça. La parole des éducateurs, adressée directement au public, relève du réquisitoire et pas de la plainte. (Ma voisine pleure. Et moi j’enrage). Parce que ce monde va dans le décor et que, ça tombe bien, Martinelli en homme de théâtre, l’esthétise et le poétise afin que l’on y entende, en lieu et place de la scène, comment ça fonctionne.

Au moment de la « réunion des jeunes », qui est la séquence centrale, on peut en rester au « cahier de doléances » creux sur le papier toilette, la couverture qui manque, etc. et s’inquiéter du manque de moyens. Mais on peut entendre aussi que la réunion hebdomadaire qui se tient tous les mercredis reconduira éternellement les doléances. L’énumération répétitive ici devrait ainsi mettre l’auditoire sur la voie. De même, on peut s’attrister du rapport humain que les « jeunes » entretiennent à leurs « éducs ». Mais finalement, on peut aussi y voir, dit fort et clair, qu’éducation et dressage se confondent trop souvent. (Le drôle aura été la réplique sur « le repas qui sert à manger mais aussi à partager » comme le dit l’éduc qui ne se rend pas compte que cette configuration du repas ne rime à rien et qu’elle est entièrement empruntée à un univers chrétien).

En vieil épigone brechtien que fut Martinelli nourri de Spinoza (ni rire, ni pleurer, mais comprendre dans les Scolies), lui qui n’a rien perdu de son œil critique, essaie de faire entendre que les problèmes sont structurels. Et que tout le temps que la structure est pérenne, le bordel injuste perdurera. Que le théâtre soit le lieu d’amplification de ça mérite qu’on y aille.

 

Au plateau, une horloge de gare au

cadran sans aiguille surplombe une salle polyvalente où la cage de verre qui figure le bureau des éducs. Spé. ressemble à une cellule d’isolement de commissariat. Image superbe que ce cadran qui marque l’absence de temps… ou comme le dirait Pontalis « ce temps qui ne passe pas ». Ce qui passe mal donc, aussi. Et de penser un court instant que Martinelli, continuant le théâtre depuis 50 ans qu’il en fait, viendrait ici, dans un festival, dire que l’absence de temps, c’est l’absence de mouvement de l’Histoire. Il ne tient qu’à vous qu’elle redémarre. Salut les pleureuses, on ne voit pas tous la même chose.

8 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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