Critiques, Yannick Butel

Les Émigrés… en vacance de soi.

Les Emigrés, mise en scène d’Imer Kutllovci,

avec Mirza Halilovic et Grigori Manoukov

Au Théâtre Avignon-Reine-Blanche. Avignon Off. Par Yannick Butel

 

Dans un pays qui n’est pas nommé, mais qui de toutes les manières est une terre d’accueil, deux hommes, pris au piège d’une cave à « loyer modéré » pour exilés ou réfugiés exploités, soumis, et sans droits, parlent ensemble de leurs vies. Vie d’hier où la langue leur était familière. Vie d’aujourd’hui où la culture leur est étrangère. Vie de maintenant vécue comme un temps intermédiaire puisque, et Stawomir Mrozek de le souligner, on ne choisit pas l’exil, mais on le subit, pour des raisons politiques, pour des raisons économiques, pour des raisons qui tiennent à des rêves qui virent souvent au cauchemar. Sur scène, dans ce très agréable théâtre qu’est La Reine-Blanche, le metteur en scène Imer Kutllovci fait jouer Les Émigrés par Mirza Halilovic et Grigori Manoukov. Deux comédiens formés dans la tradition de l’école russe où la virtuosité verbale, soutenue par la maîtrise du geste, élèvent le jeu naturaliste à la perfection. À ne manquer sous aucun prétexte.

Qui voudrait soudainement être accompagné dans sa lecture de l’auteur polonais Stawomir Mrozek n’aurait d’autre choix que de lire un ou deux numéros de la Revue d’Études slaves (libre d’accès sur le net). En l’occurrence les n° 60 et 63 où Michel Maslowski et Hélène Wlodarczyk consacrent deux longs articles à la structure poétique des textes de Mrozek, ainsi qu’aux thèmes qu’il privilégie. Sans entrer davantage dans le détail, le lecteur comprendrait que l’ironie, la satire politico-sociale, l’impossible transparence, la logique implacable, le paradoxe, la polysémie du sens… sont des « tropes » littéraires qui tous renvoient à des formes d’implicite justifiées par la nature de l’État polonais des années 50 au début des années 80, soumis au modèle stalinien, avant que Solidarnosc ne vienne défaire le joug soviétique qui s’exerce sur la Pologne. La liberté littéraire que Mrozek imposa à ce régime lui valant l’exil, dès 1963, d’abord en Italie, puis en France.

La critique de l’ordre social et politique, dans les œuvres de Mrozek est donc constante, récurrente d’une pièce à l’autre, d’un roman à un autre roman. Mais l’écrivain qu’il est ne s’arrête pas à ce périmètre et c’est aussi un ton parodique qu’il adopte à l’endroit des réflexions existentielles et métaphysiques. Car, comme on le lit chez les commentateurs, la réflexion philosophique est suspecte de tenir l’être dans l’inaction, dans le raisonnement surfait, l’intérêt personnel plutôt que l’engagement collectif, etc. Dès lors, chez Mrozek, le rire voisine avec le grave, le grotesque avec le tragique… Et l’enjeu de chacune des pièces écrites par le Polonais n’est autre que de libérer le sujet des aliénations qu’il s’applique comme de celles qu’il subit.

Au plateau, Les Émigrés réunit donc deux hommes, le cérébral et le manuel, l’intello et le prolo, le délicat et le rusto, dans un logement : une cave qui convient parfaitement à l’invisibilité ou l’absence de reconnaissance sociale qu’ils vivent au quotidien. Sans nom, sans droit… Mirza Halilovic et Grigori Manoukov évoluent ainsi dans la promiscuité qui rapproche deux mondes, ou disons construit un tiers monde, comme il existe des tiers lieux, des non-lieux qui vivent à la marge et en dessous, du monde visible. Et c’est dans cet espace spartiate, aménagé à la « va comme je te pousse » qu’ils dialoguent, contraints et forcés, de supporter leurs différences ; mais aussi, parce que la misère sociale et l’exil les unit, c’est cet espace trop « petit » qui les amène à se soutenir et à se veiller. Dans le récit dialogué qu’ils entreprennent, à la manière « d’optimistes » qui tirent des bords, ils parleront donc de tout ce qui peut préoccuper deux types en transit ou pas. Et pour autant qu’ici, à même notre papier, nous ne pouvons tout évoquer, il faut peut-être rappeler quelques-unes des séquences qui sont proposées. Peut-être dire que vient sonner à l’oreille, dès le début, « le rester à côté » appliqué à toute chose. « Rester à côté », du guichet, du bar… « rester à côté » qui se livre comme l’expression du démuni et renvoie à une configuration sociale qui concerne les « marginaux ». Ce « Rester à côté » est juste terrible en même temps qu’il devient l’objet d’un dialogue drôle et délicatement douloureux, car à travers cette seule expression s’embraie un récit où le mensonge qu’on se fait à soi-même est le revers d’un rêve inatteignable. L’un et l’autre jouent ainsi au « chat et à la souris » et débusquent dans le discours de l’autre, les plis de ce qu’ils ne s’avouent pas. Ce qui les aliène donc.

S’ensuit une série de séquences où, de la bonne boîte de conserve pas chère pour « amis fidèles », en passant par l’argent du loyer, jusqu’à la fête du réveillon et l’écriture de la lettre de pendaison… tout ce qui est vécu offre le double visage du désarroi et du grotesque. Double visage, dis-je, car entre l’un et l’autre, il y a comme un effet miroir déformant où dans le tête à tête qu’ils observent, les traits de l’autre sont comme la révélation des mensonges que l’on se fait à soi-même. Et tout le temps de ce « dialogue d’éxilés », alternant de manière imprévisible, c’est la violence qui menace à chaque nouveaux épisodes. Celle qui peut naître d’un désaccord, d’une contrariété, d’un conflit, d’un malentendu… d’une vérité dite que l’on voulait taire. De l’épisode sur les mouches, qui rappelle pour l’un la nostalgie d’un climat et d’une météorologie (Mrozek y recourt souvent dans ses textes), et pour l’autre ce que l’on voudrait oublier, naitra une dispute et une tristesse, puis une réconciliation parce qu’il est impossible, pour l’un comme pour l’autre, de vivre dans la solitude de la pensée nostalgique sans risquer de sombrer dans la pensée mélancolique. Jusqu’à l’ivresse qui les gagne le soir du réveillon et où le trouble conduit l’un à vouloir d’abord tuer l’autre, avant de penser à se tuer soi… Mrozek multiplie les méandres qui mêlent le grave, le drôle, l’ubuesque et le tragique. Et cette multiplication vaut pour l’état d’incertitude dans lequel l’un et l’autre se trouvent. Partir, rester seraient les deux infinitifs des Émigrés.

Quand au final, après que l’intello aura fait son deuil du livre qu’il écrivait en déchirant les pages d’un manuscrit qu’il protégeait ; et que le prolo aura ouvert sa pelluche qui abritait son magôt pour rentrer… ils leurs reste juste à s’endormir, ivres, et au dernier instant d’une phrase inachevée, on entend qu’il n’y a aucune chute à cette histoire pour ceux qui sont tombés bas, tels les oubliés et les délaissés.

Il y a dans le jeu des deux grands comédiens au plateau quelque chose d’une fin de partie qui rappelle le Ham et le Clov de Beckett. Quelque chose d’une gravité qui est sans axe parce que le monde qu’ils habitent est celui qui ne tournera jamais rond. Mais à regarder Mirza Halilovic et Grigori Manoukov jouer comme il est si rare de l’observer, on voit dans leur travail l’enjeu des Emigrés qui était de créer les conditions d’une solidarité fragile, mais nécessaire sans laquelle la mort s’inviterait. À l’image finale, l’un et l’autre s’endorment… et le sommeil est là qui diffère, en le rappelant, une scène de cadavérisation qu’on ne peut ignorer. A voir, vraiment.

9 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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