Critiques, Yannick Butel

Mawlana… Mon frère de liberté.

Mawlana, mise en scène et jeu Nawar Bulbul

Théâtre de la Bourse du travail CGT. Par Yannick Butel

 

Dans la tradition du théâtre Hakawati, l’acteur et metteur en scène syrien Nawar Bulbul joue Mawlana de Fares al-Dhahabi, traduit par Vanessa Gueno. Mawlana, (« notre maître », « notre guide » en arabe, au sens de celui qui sait). Un solo où le comédien finit par faire oublier le sur-titrage, puisque son jeu, son récit, son mime… l’inscrivent dans la grande tradition des « personnages » malmenés par le sort, par la vie, par leur conscience, sur un mode tantôt comique, tantôt dramatique qu’il fait vivre et que l’on reconnait. Abed (c’est le nom de scène de Nawar Bulbul) vaut ainsi pour un frère de Sganarelle, un frangin d’Arlequin et de Figaro, un jumeau de Mutti chez Brecht, un Zarathoustra dansant… Et nous rappelle que devant la vie et ses choix nous avons bien plus en commun que le peu qui nous distingue. Et qu’au théâtre, au-delà de la langue, le personnage du « petit », du « fragile », du « malmené »… sur scène, n’a jamais sa « langue dans sa poche » pour son plus grand malheur, mais aussi à cause de son goût pour la liberté.

Dans l’histoire du théâtre arabe, le théâtre Hakawati sera tout d’abord une réponse endogène des peuples arabes à la colonisation européenne qui imposait un théâtre classique et son répertoire. Le théâtre Hakawati jouait alors une fonction politique, sans aucun doute, mais surtout il développa des enjeux esthétiques et poétiques propres à des populations qui étaient privés de théâtre. Ainsi, le Hakawati repose-t-il sur un travail théâtral qui, partant de ce que vivent les gens, renvoie et représente sur scène les situations de la vie quotidienne. Comprenons la vie de tous les jours, la vie parfois d’un quartier ou d’une rue avec ses figures typiques et reconnaissables. En d’autres termes, on pourrait confondre le Hakawati avec un théâtre populaire de proximité où le canevas des pièces se nourrit de la quotidienneté.

Au plan du jeu et de l’acteur, cette pratique aura alors mis en avant un travail singulier. Le mime, la caricature, le conte… furent promus et se trouvent, de manière récurrente dans les pièces, le moyen le plus simple (ce qui ne signifie pas le moins construit) de s’adresser au spectateur. Mime, caricature, conte… ou une pratique qui était familière aux publics puisqu’elle reposait sur un principe de reconnaissance et de simplicité accessibles à tous et toutes. Et si d’aventure il y a là les principes structurants de la théâtralité arabe, on mesure qu’ils sont communs à des genres occidentaux que l’on peut inventorier : la comedia dell’arte, entre autres, en tête. Mais aussi les petites morität produites dans les rues par Brecht, ou encore les farces et les satires qui ont perduré longtemps au théâtre. À l’avantage de ceux-ci, le déguisement, le retournement fabuleux, les « crises », les moments réflexifs, les situations pensives comiques et dramatiques… formaient une ribambelle de « tableaux », présentés en série et en alternance, qui avait fonction de divertir autant que de passionner et de faire réfléchir.

 

 

Sur scène Nawar Bulbul joue ainsi les troubles et les malheurs de Abed : celui qui doute, celui qui hésite, celui qui, dans un monde où l’héritage des pères et de la tradition religieuse sont indépassables, s’accorde mal avec la loi puisqu’il est un homme qui aime la vie. Abed le subtile, pourrait-on dire (sans faire « référence » à Badiou) qui commente, parle trop, parle vrai, et qui analyse, voire fait valoir un point de vue critique sur le chemin qui est tout tracé et que le Shaikh, son père, et vraisemblablement toute une communauté, voudraient lui faire prendre. Alors Abed souffre et, souffrant, va où le porte le déchirement qui l’étreint. Mais, et comme un amoureux de la vie qu’il est, la douleur qui le ronge, le conduit à écrire sa vie, aussi, en en riant, en la caricaturant, en la jouant sur toutes les couleurs des sentiments intérieurs, la sienne oui, comme celle de ceux qui l’entourent. On ne peut résumer ici, les scénettes qui se succèdent sur fond de grouillement sonore et qui montrent Nawar Bulbul parodiait un imam (son père), s’amuser des Haram (interdits), caricaturer sa rencontre amoureuse avec Marie : la jeune fille aux cheveux d’or et aux jambes blanches… Et d’ajouter que dans le même temps, sa rencontre avec la peintre « libertaire » Omram lui donne des ailes et le titille jusqu’à une autre séquence où le peintre a été arrêté par la « sécurité », son appartement et ses œuvres saccagées… qui conduisent Abed à pleurer la disparition de cet esprit libre.

Tout, dans la mise en scène qui se déroule « tambour battant » joue ainsi, alternativement, du grave au léger, du sérieux au risible… et la scène de l’apprentissage du Coran (« la moitié pour 2000 livres syriennes. 5000 pour la totalité ») n’est rien moins que réellement drôle quand Abed qui bachote le livre saint, un doigt dans le nez, sans plus de conviction qu’un Arlequin qui chercherait à se faire de la monnaie, entend la chanson de Patrick Coutin « j’aime regarder les filles » qui le rappelle à sa nature d’hédoniste ou, et tout simplement, d’être humain.

 

 

Et tout cela pourrait être léger et juste caustique, mais il y a la première image et la première phrase, au début du spectacle. « Je suis Abed le fou et je commence à sentir le roussi ». Première phrase, et première image, où Abed, sorte de prince Michkine des sables, les cheveux voilant le visage, est seul, isolé, marginalisé. Première phrase, première image que l’on retrouve à la fin de Mawlana, après qu’il aura dansé, sa vie en derviche tourneur qu’il avait cru être un art. Mais l’ordre Mevlevi, ordre musulman Soufi, dont les membres sont appelés Derviche tourneur, est encore trop contraignant. Et si Abed quand il tourne est au plus proche d’un art chorégraphique, il se brûle encore trop, comme Icare, d’un divin qui le contraint. Alors il arrêtera de tourner et dans un cri terriblement humain, une plainte réelle, expliquera que son amour de Dieu ne peut passer par la loi des hommes, qu’elle soit écrite ou pas.

Et de sortir de la salle, un peu plus d’une heure après le début de cette épopée, en regardant Abed comme un frère de liberté. Un frère dont chaque partie de peau, chaque membre, des traits du visage à l’extrémité des mains, dansait. Un frère qui nous parlait, s’adressait à nous, en nous rappelant, comme Brecht le fit quand il écrivit « celui qui dit oui, celui qui dit non », qu’il est important de savoir « pourquoi l’on est d’accord » ou pas. Quand Nawar Bulbul sortira de la salle, c’est cette même générosité et amitié qui le conduit à parler à ceux qui le regardaient.

 

 

 

Ici, Patrick Coutin chante « j’aime regarder les filles » https://www.youtube.com/watch?v=MVtzQHaLmUM

10 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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