Critiques, Yannick Butel

Morgane Poulette…Star sur Roc

Morgane Poulette, mise en scène Anne Monfort

Château de Saint-Chamand. Par Yannick Butel

C’est au Château de Saint-Chamand, à l’extérieur des murs d’Avignon, que la metteure en scène Anne Monfort présente Morgane Poulette interprété par la comédienne Pearl Manifold, seule en scène, ou a priori seule, puisqu’en sus du chaos intérieur dont elle est l’objet, on entendra la voix de Jean-Baptiste Verquin (cet acteur rare, un temps, peyretien).

De Le Camp des malheureux et de La Londonienne, deux textes de Thibault Feyner, Anne Monfort extrait Morgane Poulette, un monologue où l’on plonge, pendant un peu plus d’une heure, dans la vie trouble de Morgane Poulette, chanteuse junkie qui s’évoque, parle de Thomas Bernet, et de leur vie dans un Londre underground. Au vrai, pas une histoire (chronologique, localisée, organisée…), mais plutôt des histoires, presque labyrinthiques, faites d’une succession de micro-récits, empilés, stratifiés, pris dans le dédale d’une écriture qui souligne les plis des mondes de la nuit, ou les mondes de l’envers. De ces mondes où l’on se perd, où l’on erre, éclairés par les lumières artificielles et autres néons électriques qui donnent à ce qui est vécu, toujours, une couleur inattendue, récurrente, et donc fade ou prévisible. Là, où la pression mentale serait insupportable. Là où le flux de sang qui frappe les tempes vous inscrivent dans un monde techno. Morgane Poulette en est l’une des stars, ou disons l’une des étoiles ou queue de comète, qui traverse cet univers. Sorte d’archiviste des vies nocturnes, de bibliothécaire préposée au catalogage des « fantômes » ou de mémoire des nuits sans lune, de livres ouverts… Morgane Poulette est une héroïne, presque koltésienne, une solitude dans le coton à l’esprit dans le coltard.

Au plateau Pearl Manifold, disposée comme une ondine rimbaldienne dans un carré d’eau et réfugiée sur un monticule moussu, semble prisonnière d’une île, ou réfugiée en transit. À moins qu’elle ne soit sous surveillance, prise dans le halo jaune d’un rayon lumineux qui la maintient, tel un insecte, au contact d’une menace ou d’un danger. Elle est la voix. Et dans ce monde boréal où l’onde de l’eau chatoie dans le grill, elle n’a d’autre choix que de parler comme si elle tentait de faire entendre la naufragée qu’elle est. Pearl Manifold joue alors, du point qu’elle occupe, sans jamais réellement le quitter, à trouver le moyen de s’ouvrir des horizons en arpentant Londres et ses lieux mythiques (concerts, bars, notamment). Au-delà d’un texte qu’elle fait entendre sans qu’on puisse réellement identifier de quoi il retourne, la voix qui raconte s’entend comme celle d’un guide touristique du dark Londres, comme il y a un dark net, mais cela sans jamais tomber dans le grave. Morgane est vivante, et sa voix proche finalement d’un chant, donne à écouter les ivresses nocturnes.

Il y a bien sûr, la performance de la comédienne qui pendant plus d’une heure, sans aucune hésitation, développe une parole logorrhéique. Il y a surtout une présence qui passe par une gymnastique qui la tient à la limite de l’inertie. La regardant, dans son petit blouson noir et son jean serré, on pense à une rock star, à moins que sa blondeur n’en fasse une Alice londonienne.  Mais, et c’est Benedetto qui nous le souffle, il n’est de théâtre que celui qui passe par « le blouson noir ». Et cette fable urbaine en joue.

11 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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