Critiques, Yannick Butel

Compagnie Emile Saar… Un pur instant.

Comme si on pouvait s’en aller Ici… par la Compagnie Emile Saar

Festival IF en cour. 23 rue des Colombes. Par Yannick Butel

En marge du In et du Off, le festival « IF en cour », à l’initiative de la Déviation, proposait de multiples rencontres au 23 rue des trois Colombes, chez Marie-Jo. Et comme si le nom de la petite rue avignonnaise était un appel ou une étape pour « drôles d’oiseaux » nomades et migrateurs, entre autres groupes, performers, lecteurs et auteurs…, la compagnie marseillaise Emile Saar s’y posa avec Plume à 12H30 et 18H00 ce vendredi. Plume, un personnage à part dans le monde poétique, imprévisible et pour tout dire « curieux », « suspect », « effronté », né de la caboche d’Henri Michaux.

Les petites histoires qui font les grandes…

« Jules, pour la performance Plume, dans la petite cour sous le figuier, il faudrait que l’on puisse disposer de 2 enceintes, 3 pieds de micros et 3 micros, plus 1 mixette. Côté cablage, 1 long jack-jack, 3 longs XLR, 1 mini jack-RCA » est-il écrit au bas d’un mail de Marie.

On imagine bien qu’aux trois micros, on retrouvera Marie Lelardoux, Leïla Lemaire et Audrey Ruzor qui forment le trio d’Emile Saar. Les trois interprètes visibles de ce « mini » spectacle d’une vingtaine de minutes qui, par ailleurs, se prolonge par la diffusion de ce qu’elles font à la radio. Une radio peu commune que www.radionunc.org où sur les ondes elles diffusent des bruits de tous les jours pris à la ville, à la campagne et à l’océan des sons.

À Malte Schwind qui organise tout dans le « IF en cour », elles proposeront un texte de présentation pour leur travail autour de Plume :

Titre : « Comme si on pouvait s’en aller ici » (ça sera la première dite par Leïla)

Cie Emile Saar/Marie Lelardoux, Leïla Lemaire, Audrey Ruzor
avec les voix de Lucien Bertolina, Daria Deflorian, Catherine Germain, Alexis Nouss, Eugène Savitzkaya.
Dans « Comme si on pouvait s’en aller ici », trois comédiennes inventent une partition scénique à partir d’un montage radiophonique autour de Plume, personnage énigmatique créé par le poète Henri Michaux. Ce montage est issu de quatre entretiens au sujet des textes Plume voyage, Plume à Casablanca, Plume au plafond. Des voix cernées par l’épreuve du « comment dire » tentent de dessiner les contours d’une silhouette qui se précise, se diffracte, s’échappe.
Avec l’accompagnement de Radio Grenouille – Atelier/studio Euphonia (Marseille), Radio Zinzine (Aix-en-Provence), Radio Campus Paris.

Voilà, tout est dit dans le corps de ce mail et les artistes, qui fréquentent la Déviation qui a élu domicile chez Marie-Jo, se tiennent à la règle du « pas de chichi » qui est le principe maître de ce lieu insolite qu’est La Déviation, une ancienne cimenterie, à l’Estaque, reconvertie en pôle de création et de résidence où l’on met en place, au jour le jour, une alternative à l’économie du spectacle.

Comme si on pouvait s’en aller Ici…

C’est la phrase ! L’ouverture ! Dite sur le mode de l’évidence qui donne au visage de Leïla, qui écarquille les yeux et s’y reprend à plusieurs fois, un air mi consterné, mi résigné. L’air entendu, la moue logique et pourtant un peu déroutée, Leïla dit la phrase qui commence son Plume. Et pour un peu on dirait, à la regarder, qu’elle subodore que la poésie c’est pas de la tarte et qu’à cet endroit, il faut faire attention où l’on met les « pieds ». Dans son haut rouge pétard, élégante, elle semble avoir endossée le rôle de Maestro alors que Marie et Audrey, impassibles ou déjà hors de portée à méditer la phrase, perdues en pensées, assises devant les micros perchés, comme dans une salle d’attente, attendent leur tour. Oui, c’est ça. Ça ressemble à une salle d’attente d’ailleurs, bizarre comme toutes les salles d’attente, en tous les cas une salle d’attente pas d’ici. Et alors, autour d’un enregistrement dont on suppose que c’est Michaux qui s’explique sur Plume, elles entrent en résonance avec ce qui se dit, là, à la radio.

En résonance, en écho, comme si les ondes de la radio venaient les percuter ou les attendrir, elles reprennent, en chœur ou seules, les phrases qui sont dites par Michaux qu’un critique littéraire semble mettre à la torture avec des questions saugrenues, des intuitions purement subjectives et des affirmations ou des projections d’enquêteur. Alors elles tendent l’oreille, méditent les réponses, s’amusent des questions, précèdent l’interview… parce que dans la salle d’attente d’ailleurs, elles connaissent le Plume sur le bout des doigts ou « par cœur » (expression qui les rapproche de l’amour qu’elles lui portent). L’expression la plus juste, encore, serait d’ailleurs de dire qu’elles l’ont sur le « bout de la langue » et qu’elles se le partagent avec une gourmandise amoureuse. C’est un bonheur de les regarder feindre, s’amuser d’un air entendu, se reprendre, parler à l’unisson, soliloquer, monologuer…

Et de les voir jouer un embarras qui passe par un embouteillage de la parole qui parfois les inscrit à l’endroit du circonspect, parfois celui de l’amusement et vraisemblablement toujours celui de la passion. Avec cette performance sonore qui joue sur les silences, les cacophonies douces et arythmées, les voix d’ailleurs, leurs propres voix, c’est un travail artistique et poétique qui met en jeu ce que Nancy, un jour, parlant de la parodie, nommait par souci d’étymologie, le « Para odé ». Du grec donc, qui rappelle que la parodie est un « chant décalé ». Quelque chose qui fait que la phoné (le son, la parole) est le lieu, avant tout du déplacement, de l’écart, de l’intervalle qui entretient avec l’original un rapport distancié qui le met en relief.

Avec « comme si on pouvait s’en aller d’ici », Marie, Leïla, Audrey sont sans doute à l’endroit d’une forme performative qui met en jeu la parole. Précisément le rapport que l’on entretient aux mots, aux énoncés et aux lieux d’énonciation. Et avec Plume, multipliant les sources de la parole (paroles enregistrées, paroles décalées, paroles différées, paroles archives, paroles in situ…) elles livrent passage à l’idée que la poésie, et notamment celle de Michaux, fait de la parole un espace à part entière. Un espace d’aucun territoire, d’aucune époque, d’aucune utilité, d’aucun temps sinon celui qui se forme dans l’instant d’un acte de création. Parole qui n’assigne plus, qui ne nomme plus, mais qui fraie avec l’idée qu’elle serait un passage, un moyen de rester nomade, un outil de voyage… Là où la poésie, dite par trois jeunes femmes devant des micros, comme dans une salle d’attente où viennent les pensées, se plaisent à ignorer le temps rentable, le monde utile, et donnent à voir et à entendre un anachronisme, un « pur instant », comme le rêvait Walter Benjamin qui avait le souci de « l’esprit adamique de la langue ».

14 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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