Critiques, Yannick Butel

Rage… sublime hymne au désespoir.

Au CDC les Hivernales,

le chorégraphe taiwanais Po Cheng Tsai présente Rage.

Par Yannick Butel

 

 

Au CDC les Hivernales, le jeune chorégraphe taiwanais Po Cheng Tsai présente Rage, Ikari dans l’original. Une performance chorégraphique de 45 minutes inspirée du roman éponyme de l’écrivain japonais Yoshida Shuichi, roman adapté également au cinéma par Sang-il Lee (magnifique et musique géniale de Ryuichi Sakamoto). Quelque chose d’incroyablement émouvant et puissant où les larmes traversent le corps du spectateur et gonflent son cœur.

Diplômé en arts de l’université de Tapei en 2009, Po Cheng Tsai n’a que 31 ans et déjà devant lui une éternité ou infini talent. Lorsqu’il fonde la compagnie B. DANCE, il y promeut un langage esthétique qu’il métisse empruntant aux arts martiaux, à la danse traditionnelle et contemporaine. Depuis, il a parcouru l’Europe et le monde et a offert aux publics différentes formes chorégraphiques au point que le magazine Tanz allemand, en 2018, l’a désigné comme la révélation de l’année. Il prépare actuellement Innermost, qu’il commencera à répéter d’ici à une dizaine de jours à Taiwan.

Qu’est-ce que l’abandon ? Qu’est-ce que l’entêtement ? quelles formes peuvent prendre les traits du désarroi et de l’amour perdu ? Quelles couleurs peuvent bien avoir la résistance du corps à l’épreuve du rejet ? Y a-t-il un mouvement au monde qui dirait la tristesse et que l’art permettrait de saisir à l’endroit de son essence ? Peut-on survivre à l’amour défunt ? Peut-on marcher encore, essayer au moins ? Y a-t-il un trait chorégraphique pour le soutien d’âmes perdue ? Comment faire sentir la chute d’un corps auquel plus personne ne tient ?

Il n’est pas une réponse et sans doute plusieurs, mais les interprètes de Rage, sous la direction de Po Cheng Tsai, touchent d’un bout à l’autre à cette constellation de questions humaines. D’un bout à l’autre, dis-je, et entrainé par le silence et quelques mouvements profonds de musique baroque, le spectateur que je suis aura du mal à tenir ses larmes. Au corps inerte et brisé de la danseuse à la première scène qui sera aussi l’image de la dernière scène, Rage se regarde comme un compte à rebours explicatif, poétique, esthétique de la première image. Et les 45 minutes qui servent à éclairer le corps mort figurent une épopée désastrée, une vie lynchée par un amour qui ne tient plus et auquel on s’accroche comme à la vie. Et je ne sais pourquoi, mais à ce moment-là du temps, je perçois à l’endroit des huit interprètes qui dansent comme l’expression de ce qu’est, pour un corps autant que pour un esprit, une dépression. Alors au plateau, comme dans un intérieur qui se vide de tout espoir, quelque chose apparaît du Soleil noir qu’a écrit Kristeva. Quelque chose où la mort voisine avec le mouvement tel que la peint Duchamp dans ces anagrammes. Ils sont Un, ils sont un ballet de solidarité et d’amitié ; à moins que ce UN ne porte que l’amour, ses formes clivées et schizoïdes finissantes.

C’est juste impressionnant de puissance rayonnante, d’éclats de beauté. Et si de multiples images pouvaient dire ce qui fit trembler la salle, peut-être que le moment de l’homme qui, ses mains assemblées comme un coin, feint de frapper une poitrine, nous indique que c’est le cœur qui est atteint. Le sien, le nôtre, dans une fusion qui ébranle les sens.

14 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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