Critiques, Jérémie Majorel

« Dix Shakespeare pour un auteur contemporain »

François Cervantès, Claudine Galea, Perrine Gérard, Marilyn Mattei, Julie Ménard, Julie Rossello-Rochet, Alexandra Badea, Samuel Gallet, Michel Vinaver, Magali Mougel, Pauline Peyrade… Par Jérémie Majorel.

« Ce n’est pas vrai que des auteurs qui ont cent ou deux cents ou trois cents ans racontent des histoires d’aujourd’hui […]. [M]ême si notre époque ne compte pas d’auteurs de cette qualité, je donnerais dix Shakespeare pour un auteur contemporain avec tous ses défauts. […] C’est terrible de laisser dire qu’il n’y a pas d’auteurs ; bien sûr qu’il n’y en a pas, puisqu’on ne les monte pas, et que cela est considéré comme une chance inouïe d’être joué aujourd’hui dans de bonnes conditions ; alors que c’est quand même la moindre des choses. »

 

Cette mise au point énergique que Bernard-Marie Koltès opposait à un journaliste dans les années 1980 vaut plus que jamais aujourd’hui. Plusieurs papiers parus dans Libération s’en étaient fait l’écho. Les récents États Généraux des Écrivaines et Écrivains de théâtre qui se sont tenus à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon sont passés de la déploration à l’action collective (voir le compte-rendu de Yannick Butel ici même).

Le temps n’est même plus celui où des metteurs en scène « revisitaient les classiques ». Le passage obligé consiste maintenant dans l’adaptation de scénario ou de roman-fleuve. Et la figure du metteur en scène tend à s’amoindrir au profit de « créations collectives » qui s’engouffrent dans l’ornière du théâtre documentaire ‒ loin des punchlines militantes d’un Weiss ou d’un Gatti. On multiplie les biopics, on abrite sous l’aura de noms propres une dramaturgie platement linéaire, chronologique, sans langue. Il est rare que ces démarches hégémoniques soient sous-tendues par une nécessité, une contrainte. La satiété guette. Peu tentent d’imposer un auteur contemporain, de risquer une distribution et une scénographie pour défendre une œuvre en devenir, de s’exposer aux frictions d’un compagnonnage au long cours.

Encore faut-il que les dramaturges vivants frayent une dramaturgie vivante, portent écriture et vie à un point d’incandescence, ne se contentent pas d’attendre la reconnaissance d’un « grand » metteur en scène, ne se satisfassent pas des aumônes du CNL, ne reconduisent pas la formule efficace de la pièce précédente dans la suivante, ne défendent pas une pureté illusoire du texte dramatique sans aucun frottement avec d’autres genres, ne soient pas amnésiques de ceux qui les ont précédés ‒ meilleur moyen d’y rester sans le savoir.

Et pourtant des maisons d’édition font opiniâtrement leur travail indispensable de défrichage : de Quartett à L’Arche en passant par Espace 34, les éditions Théâtrales, Les Solitaires Intempestifs, Actes Sud… Elles publient des livres d’auteurs dramatiques vivants, souvent de véritables livres qui ne se réduisent pas aux rebuts d’une « écriture de plateau », mais des poèmes dramatiques qui investissent la page comme une scène,  retravaillent les témoignages, allégorisent les expériences, les déplacent, les altèrent, ne cèdent rien sur l’exigence formelle, l’expérimentation typographique, la recherche d’une langue inouïe, à la mesure des enjeux contemporains, où la « petite affaire privée » (Deleuze) n’est pas dissociée de géographies politiques, de territoires imaginaires, de rémanences historiques, de peuples introuvables, invention poétique justement pour ne pas aborder les déchirures actuelles dans des moules éculés, des formes qui calcifient les forces, fabriquent du consensus, de la récupération culturelle, de la reconnaissance institutionnelle, pourvoyeuse de subventions, de résidences, de réparations, de théâtre qui panse au lieu de penser ou d’émanciper.

Et de tous ces auteurs vivants, pour ne pas parler du IN (et en attendant qu’IF EN COUR poursuive son cours déviant), voici ce qui surnage du programme touffu du OFF : Dennis Kelly (six spectacles), Matéi Visniec (cinq spectacles) et Fabrice Melquiot (cinq spectacles). Je m’interroge sur ce trio de tête, loin devant, eux-mêmes fondus dans Molière, Feydeau, Tchekhov et consorts, eux-mêmes effacés par… ainsi de suite. Il ne s’agit pas de leur dénier tout intérêt, mais je crains ne percevoir derrière cet emballement pour Kelly que la facile recette des épisodes de série du genre dystopique dont il a été un fer de lance, pour Visniec une nostalgie absurde de l’ère Ionesco et pour le prolifique Melquiot l’occupation de la niche rentable du « théâtre de jeunesse ».

Je préfère, et ce sera mon fil rouge aux côtés des insensés, des déviants, entre dernière bande et contrebande, écrire sur, avec, à partir d’écritures mineures. Qu’une critique mineure en somme, loin de l’aristocratie crépusculaire de la presse nationale, de la vitrine promotionnelle du web, de l’humeur massacrante ou du goût ineffable des blogueurs, s’allie aux écritures mineures, celles de François Cervantès ou Alexandra Badea au Gilgamesh Belleville, de Claudine Galea à la Manufacture, de Samuel Gallet, Perrine Gérard, Marilyn Mattei, Julie Ménard et Julie Rossello-Rochet au Parvis, de Michel Vinaver aux Halles (11 septembre 2001 c’est de la dramaturgie vivante oui), de Magali Mougel à l’Archipel Théâtre, de Pauline Peyrade à la Chartreuse, et j’en oublie.

16 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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