Un Homme, un accident et la vie
Critiques

Un Homme, un accident et la vie

Un homme de Gaël Leveugle se joue du 6 au 22 juillet 2019 dans le cadre du Festival OFF d’Avignon à La Caserne. Une forme qui ne travaille pas sur la signification et sa domination. C’est devenu rare, ces jours-ci. Par Malte Schwind.

Un homme est une virtuose écriture de plateau (et pour une fois, ce terme a un sens) où la forme se décline par variations autour d’une petite scénette inspirée de Bukowski. Les gestes et les mots se répètent, une fois projetés, une fois dits, jusqu’à ce que la scène finale se joue de A à Z. Il y a une sorte de développement contrapuntique jusqu’à la finale, où le théâtre, ou ce qu’on en entend de manière classique, n’est plus morcelé par ses éléments auditifs et visuels.

D’abord, c’est du playback. La comédienne Charlotte Corman est en avant scène et lit, ou fait semblant de lire. Plus tard il y aura les actions, mais les sons seront doublés artificiellement. Comme s’il s’agissait d’un dur labeur pour se dépêtrer de quelque chose et arriver à la vie. « Il y a ce petit oiseau bleu au fond de moi, mais que je ne laisserai pas sortir. Je suis brillant. Il ne sera vu de personne. » Et voir cette représentation du 15 juillet, où un magnifique accident – le bar dont manque une roue et qui chavire dès lors que Charlotte Corman s’assoie dessus renversant l’eau, les verres et la bouteille de whisky – où cet accident semble tout à coup avoir brisé, fissuré quelque chose. « 1. La vie est un texte. 2. Nous voulons faire des trous dedans. […] 4. Ce n’est pas vrai que quand on veut on peut. » C’est donc cet accident qui a pu faire un trou. La vie battait en pleine force et c’était comme un réveil depuis une longue et astreignante congélation.

Pour faire sauter quelque chose, pour arriver à faire les trous, il y avait la tentative de gueuler un texte et tirer dans l’air avec une arme à feu. Où « the worst » est cette vie partout proclamée et normée, cette vie que l’on devrait mener, et où « the best », c’est tout le contraire : cette vie-là, socialement méprisable et sans doute le verre de whisky. Et à chaque phrase ou presque, un coup de pistolet comme une tentative de déchirer l’air et avec l’air cette chose qui nous empêche, mais de voir clairement l’impuissance de la force. C’est donc un jeu, un passe-temps, plutôt qu’un manifeste dans lequel on croirait encore et ainsi on traverse la vie.

Un autre intermezzo : La scène est presque en noir, Pascal Battus fait des bruits avec des bouts de plastique sur un disque qui tourne. Une musique bruitiste qui semble participer aux craquèlements d’une couche de glace qui nous enferme durant tout le spectacle. Et en dessous de la glace doit se trouver ce corps tortueux et torturé, éclairé par bouffée de lumière tantôt d’une côté, tantôt de l’autre. Les articulations désaxés, plié en deux ou trois. On ne voit pas clairement et on devine une grimace terrifiante, mais qui se dévoile d’être au finale la tête et des cheveux…

La lumière et la scénographie font un et ils procèdent aussi par ajouts successifs pour construire, pour aller vers une construction quelconque. Des espaces se dessinent. La chambre dessinée par des lignes d’une guinde rappelle les cadres dans les tableaux de Bacon. Nombreuses ampoules sont réfléchies dans l’entour miroitant. Souvent ils s’éclairent eux-même avec des miroirs en réfléchissant la lumière sur leurs partenaires de jeu…

Ce n’est pas un rythme qui se hâte. Tout au contraire. Il construit tranquillement, lentement autour de ce moment où Constance retourne chez George, où les deux sont à nouveau pris par un désir, mais où Constance à la fin (mais il n’y a pas vraiment de fin puisqu’il n’y avait pas d’histoire, et il n’y avait pas de début non plus) le quitte et repars chez Walter. Une lenteur par moment insupportable ou du moins agaçante comme quand il verse le whisky avec le même geste méticuleux, obsessionnel et à répétition infinie dans son verre. Moment de vie où le désir aurait pu cheminer vers quelque chose, nous ouvrir tout à coup à la vie et où l’accident du théâtre l’accomplit.

16 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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