Critiques, Yannick Butel

Vole… reVOLtE

VOLE, interprété par Cédric Vernet, mise en scène David Lacomblez et Luc-Vincent Perche.

au Théâtre de la Bourse du travail CGT. Par Yannick Butel

« Comme d’hab » dirait-on en parlant du Théâtre la Bourse du travail CGT, le spectacle Vole de la compagnie La Mécanique du Fluide, mis en scène par David Lacomblez et Luc-Vincent Perche, interprété par Cédric Vernet, nous inscrit dans l’actualité en développant un rapport poétique et esthétique à celle-ci. Avec Vole, un solo où l’acteur s’entretient avec une marionnette, le monde merveilleux et l’acte magique pourraient se confondre à celui de l’acte révolutionnaire… entre les deux, un lien : l’imagination qui prend le pouvoir.

 

 

Assoupi, harassé, un crâne en guise de point de vue… C’est la première image que donne à voir Cédric Vernet derrière un bureau qu’on suppose représentatif de celui qui hante les administrations. Réveillé en sursaut par une pointeuse sonore qui l’inscrit à l’endroit d’un travail à la chaîne, l’homme de bureau, presque kafkaïen, tamponne, prend note, prend ses ordres auprès d’une direction qui, d’un point de vue hiérarchique, occupe les sommets que lui signale en scrutant les cintres. Vassalisé, domestiqué, il obéit à la cadence. Sa vie est orchestrée et il est évident que nulle balance (métaphore de la justice) ne lui permet de gagner l’équilibre dont les humains ont besoin. Esclave, oui. Prolo, oui. Il est au bureau comme attaché à une galère, au rythme qu’on lui imprime. Et les cartons passent et défilent jusqu’à ce qu’un « carton pourri » ne dérègle la machine qui le broie.

Là, à cet instant inattendu, une marionnette vient lui donner le change, lui souffle l’air doux de la liberté, celui de l’émancipation. Marionnette à l’esprit de contradiction, le dialogue qui se développe alors conduit à tous les dérèglements. Et celui qui, en rêve éveillé, s’amusait à la marge des horaires de bureau, vient à faire entrer le rêve et la liberté dans le temps des 3.8. Rêver à plein temps, en quelque sorte. Ou récupérer le cours de sa vie. Rappel de l’esprit blochien où le rêve est un devenir possible, un dépassement de toutes les formes d’aliénation.

Changement de rythme, métamorphose de l’esprit servile, mutation radicale… la marionnette intempestive conduit l’employé à nommer son rêve : « Je veux voler », découvrir les pays dont mes colis sont les destinations. Et de voir Cédric Vernet, aux prises avec la marionnette (son double en définitive), mettre sans dessus dessous son bureau des tortures, parce que le geste de libération passe nécessairement par un geste de révolte et un tabula rasa.

Onirique peut-être. Magique d’évidence. Vole est le titre d’un spectacle où les lettres absentes s’écrivent à mesure que le jeu se fait. De « VOLE » à R.E.V.O.L.T.E, c’est un complément d’alphabet que la marionnette donne à apprendre à son élève. Ou une manière de rendre la parole à ceux chez qui elle est coupée, mutileé, absente. Et si d’aventure ce spectacle est pour les petits comme pour les grands, c’est surtout un théâtre qui semble répondre à l’inquiétude de Proudhon où « éduquer » se doubler de la question de ne pas fabriquer une figure de maître en surplomb de l’élève.

Dans VOLE, la marionnette demande à repartir, et à côté des séquences drôles, ce moment de rupture, marque la réponse que Proudhon cherchait et que l’art du théâtre semble ici avoir donnée. Ou quand la pratique du théâtre, joyeuse et colorée, n’en oublie pas le souci et le rôle qu’elle peut jouer.

16 juillet 2019

About Author

ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Les Dernières critiques
Archives
Partenaires