Moi, Bernard… -Marie Koltès
Critiques, Yannick Butel

Moi, Bernard… -Marie Koltès

Moi, Bernard, mise en scène Laurent Frattale,

Avec Jean de Pange

La Caserne. Par Yannick Butel

Un titre ! un substantif presque attributif. Un « Moi, Bernard » césuré, où le nom est comme éloigné du pronom qui le précède, séparé par une virgule que l’on regarde comme la marque d’une distance biographique et intime. Avec Moi, Bernard le théâtre revient à sa forme première : l’acteur. Là, à l’endroit où le jeu se forme, où la voix soutient tout de sa hauteur, de son rythme, de sa couleur. Au plateau, Jean de Pange est le porte-voix de BMK que dirige Laurent Frattale qui signe la mise en scène.

C’est à partir de la correspondance qui sera éditée à titre posthume Bernard-Marie Koltès, Lettres chez Minuit que se construit essentiellement Moi, Bernard. Correspondance et donc lieu de l’intime dévoilé qui éclaire moins l’œuvre qu’elle ne renseigne sur les étapes de la vie de Koltès. L’amour pour sa mère : « petite maman », le dégoût pour le petit monde artistique, la découverte des pays et des villes, Metz toujours, New York, Baïa,… la confidence auprès des amis (Nicole, entre autres), la haine des blancs et des français, l’esprit d’aventure, les soucis de fric, les soucis d’écriture, la radicalisation politique, la souffrance devant l’injustice, celle que l’on fait aux autres, celle qu’il ressent, sa détermination à l’endroit de Müller dont il attend qu’il le traduise, etc. Et Rimbaud, le jumeau, celui qui n’est pas de la famille, mais qui procède de la famille que l’on se choisit.

À l’endroit de la correspondance, et donc des lettres, BMK n’est pas un auteur, mais il déploie un goût de l’écriture dès la première carte de vœux adressée à ses parents, en 1955. Amour de l’écriture, donc, concurrencé un temps par le goût de faire du théâtre qu’il sera contraint d’abandonner, sans pour autant renoncer à écrire pour le théâtre qui vient suppléer la frustration. Décision radicale qui l’inscrit dans un temps de solitude avant les premiers succès, et la « gloire » que Patrice Chéreau va lui donner. À mêmes les lettres, c’est donc l’itinéraire d’un écrivant (comme dirait Barthes) qui est relayé. Une épopée en soi qui montre Koltès à pied d’œuvre à façonner son œuvre qui, bientôt, mais pas tout de suite, suscite l’intérêt d’Hubert Gignoux au TNS, de l’influent Michel Guy l’homme du théâtre français… Lettres de correspondance qui s’entendent comme des plis privés, des missives secrètes, des états d’âme où l’âme, justement, connait l’insurrection, le tourment autant que la fascination, la cruauté autant que l’amour… et qui font du « courrier », de la « carte postale », de la lettre… le territoire des affrontements et l’espace des amitiés sensibles et indépassables. Là où le « style devient une aventure » comme l’écrit Cioran.

Sur scène, Jean de Pange se saisit des livres qui, sur un bureau en fond, figure pourquoi pas une étagère, une bibliothèque au format inhabituel pour une écriture à part. À moins qu’il ne s’agisse d’une table, dans un hôtel, où BMK en transit esquisserait quelques débuts de romans ou de pièces, quelques lignes d’un scénario. Sur scène, un écran sert de support à des inscriptions ou des extraits d’émissions. Sur scène, il y a de Pange qui « joue Koltès », ou le commente à travers ce qu’en disent l’acteur Ferry ou Maisetti (qui vient de sortir un bio chez Minuit et que de Pange cite au bout d’une heure pour signaler « quelque chose change dans l’écriture »). Sur l’écran, quelques repères temporels, surtout, marquent le compte à rebours de celui qui meurt en 1989, à peine à l’âge de 41 ans, du Sida.

Sur scène, l’amour que de Pange porte à Bernard-Marie Koltès sera peut-être la chose contre laquelle il doit lutter pour demeurer l’acteur qui le fait entendre. Faire entendre non pas l’œuvre poétique de Koltès, mais juste, humblement, la voix de l’encre qui vit dans les lettres et porte celle de son auteur. C’est peut-être à cet endroit du dispositif amoureux, qu’est la mise en scène, que de Pange devient, malgré lui, un captif amoureux. Sensibilité qui le prive de la violence qu’il y a chez Koltès et de son geste révolté que l’écriture portait. Koltès proche d’Artaud lequel écrivait « j’ai donc à dire à la société qu’elle est une pute et une pute salement armée ». Pute dont Koltès s’inquiétait au point de faire dire au Client, au détour de La Solitude, « peut-être suis-je putain ? ». Violence encore qu’exprime la lettre envoyée de Lisbonne, en avril 1989, à quelques jours de sa mort. Je cite : « in God we trust, Do we ». Ultime geste, non de défi, mais d’absolu non résignation pour celui qui, africain, sud-américain, new yorkais… n’aura jamais admis que le figé l’emporte sur le vivant. Que la croyance nous prive de l’immanence ou d’une part de ma (sa) vie. Que le timide (qu’il fut) soit paralysé.

16 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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