Critiques, Jérémie Majorel

Crash-texte

Burnout d’Alexandra Badea, par Marie Denys, Gilgamesh Belleville, 5-26 juillet 2019. Par Jérémie Majorel

 

 

Le spectacle de Marie Denys est fondé sur deux séquences en contraste total, qui se succèdent. La première fait entendre Burnout d’Alexandra Badea, publié chez L’Arche en 2009, par l’entremise de Pierre-Marie Paturel, dans le rôle d’un évaluateur de ressources humaines, et d’Hélène Tisserand, dans celui d’une jeune cadre dynamique. La reproduction de l’open space d’une start-up en pleine expansion est heureusement évacuée au profit d’un carré blanc de néons posé à même le plateau nu, aux allures d’arène. Le duo interprète la partition de Badea qui explore une poétique de la saturation et de la liste, de la répétition-variation de slogans issus des manuels de management contaminant tous les discours ‒ des conversations quotidiennes aux débats politiques ‒, mots d’ordre intériorisés, auto-injonctions qui obsèdent les subjectivités entrepreneuriales, répandent « la nouvelle raison du monde » (Pierre Dardot & Christian Laval), accroissent « la fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg), réduisent la libido aux gratifications liées au monde du travail :

 

« dynamique », « travailler plus »,

« il ne faut pas avoir honte de vouloir une vie plus facile pour sa famille »,

« je mérite », « j’ai peur d’oublier quelque chose »,

« calories », « chèques », « jouir »,

« post-it », « évaluer »

 

Et d’entrechoquer ces mots dans l’arène comme des atomes jusqu’à l’accélération, la cacophonie, l’implosion, tandis que les corps demeurent corsetés, entravés, dans leurs costumes impeccables.

 

C’est alors que par un fondu enchaîné débute une deuxième séquence que la metteuse en scène justifie ainsi : « au cœur de la crise s’ouvre la brèche où un espace de respiration, de poésie et d’onirisme redevient possible. Là où l’élémentaire, le minéral et l’organique peuvent encore imposer leur pulsation vitale. Par l’eau et le rêve, retrouver le souffle. » Les corps se dévêtent partiellement, le duo erre, muni de lampes-torches, dans la pénombre de leur espace mental. La logorrhée incontrôlée, le langage aliénant, le psittacisme, l’éructation comme tentative de dépossession, cèdent la place à un passage d’Extrêmophile, autre pièce de Badea publiée en 2015, qui « décrit la plongée en fonds sous-marins d’une scientifique », mais ce passage est murmuré par les deux comédiens, à peine audible, englobé dans une composition sonore d’Antoine Delagoutte. L’arène se défait, la scène est envahie par la fumée, une bâche en plastique ondule comme des vagues, des reflets ondoyants sont projetés sur une toile au lointain.

La seule échappatoire au burnout organisé par les méthodes de gouvernance disruptive, ce serait donc la fuite en avant dans l’imaginaire, l’évasion illusoire, la plongée dans une rêverie bachelardienne (L’Eau et les Rêves, 1942), le repli intra-utérin, le sentiment océanique ? La deuxième séquence désamorce la charge politique de la première. Pendant ce temps-là, en dehors des théâtres, extra-muros, des PDG refusent la qualification de burnout qui corrèlerait des suicides de salariés, à France Télécom par exemple, et la détérioration des conditions de travail due à une « nécessaire modernisation ».

À tout prendre, je perçois l’impasse imaginaire de ce spectacle comme le symptôme, voire la mise en abyme, de la situation actuelle des compagnies dites « émergentes », acculées à la concurrence comme jamais, surtout dans un OFF en surchauffe où chaque minute de représentation est comptée, au bord de la bulle spéculative. Je vois aussi dans ce spectacle bifrons le dilemme auquel doit faire face aujourd’hui une jeune metteuse en scène entre théâtre dramatique et théâtre postdramatique, texte contemporain à teneur documentaire et écriture de plateau où les autres constituants scéniques prennent le dessus. Marie Denys ne tranche pas, maintient ce faux dilemme en l’état, faute d’en réarticuler véritablement les termes, de frayer une voie inédite. Et on la comprend. Donnons-lui le temps.

17 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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