Un Gilgacrash au goût du jour
Critiques, Malte Schwind

Un Gilgacrash au goût du jour

Gilgaclash se joue au Théâtre des Carmes du 5 au 24 juillet à 15h. Une revisitation au goût du jour de la plus ancienne histoire écrite. Par Malte Schwind

Le critique se met dans une situation embarrassante dès lors qu’il accepte les invitations des copains à aller voir leurs spectacles. Car comment en parler sans blesser ceux qu’on apprécie par ailleurs et comment écrire sans que cela met en risque une économie déjà bien fragile ? La situation est doublement embarrassante pour le critique insensé qui écrit toujours avec le corps tout entier, car tordre le corps est peut-être encore plus difficile que tordre l’esprit. Mais tentons…

GilgaClash est la revisitation de la plus vieille histoire écrite du monde : Gilgamesh. La Cie Le Scrupule du Gravier renoue ici avec leurs précédents travaux Le Gouffre et Bref… Le grand Nord. Des sortes de comptes refaites au goût du jour que Maxime Touron et Julien Tanner jouent, racontent, chantent et rappent. Alors que les premiers deux spectacles se contentaient d’une grande pauvreté scénique, GilgaClash nécessite des lumières qui signifient les différents niveaux de jeu et peuvent faire ressortir des situations comme des bulles dans les bandes dessinées, ainsi qu’un système de son puissant afin d’accueillir le beat-box précis et tout aussi puissant de Forbon N’Zakimuena. C’est la première fois que les deux acolytes sont accompagnés par un tiers sur le plateau.

La Cie Le Scrupule du gravier tourne beaucoup. Surtout, Bref… le grand nord qui fut un carton comme on dit. Ce succès a permis à la compagnie de se développer et d’être un gagne-pain pour leurs membres. Mais peut-être était-ce là un piège. Ce succès impliquait quelque part la reproduction de ce qui marchait, la reproduction d’une recette. Et cette recette se base peut-être d’abord sur une peur d’ennuyer. Ainsi ils font beaucoup, les traits sont marqués. Une certaine redondance dans la signification et l’expression (par exemple de dire le mot « colérique » avec colère) tend à épuiser mon écoute et souvent la narration est prise sur un ton héroïque ou autre qui colore le tout. La volonté de faire entendre ces histoires anciennes aujourd’hui et défendre leurs importances passe trop souvent par un emprunt de codes du show business américain ou d’une culture de masse média. Je dois penser à des images de jeux de vidéo de combat ou aux animations grandiloquentes de Seigneur des Anneaux. C’est donc la manifestation d’une force en force qui ne laisse pas beaucoup de place au spectateur de rêver, d’imaginer, de penser.

Mais connaissant surtout Maxime Touron, je sais qu’il a une autre sensibilité, qu’il cherche probablement à déployer autre chose, quelque chose qui n’est pas le faire semblant et une performativité qui veut envoyer pleins les yeux. Et on se doute d’une grande et belle fragilité derrière les leurres qu’on essaie de tenir et de hisser devant nous. A certains moments, on voit la recherche timide d’un autre traitement formel, mais qui est toujours rattrapé par une efficacité à divertir. Parfois le regard qu’ils posent sur leur propre travail est ironique. Parfois les deux apparaissent comme deux Laurel et Hardy mais se faisant plus bêtes qu’ils ne sont, faisant mine de parler en directe sur cette histoire, une sorte de discussion sur. On varie ainsi entre un naturalisme d’une discussion entre trois comédiens sur le texte (mais on n’est évidemment pas dupe), une incarnation de situations dans une sorte de jeu burlesque aux grands traits et une narration avec ou sans micro teinté d’une couleur émotive (héroïque, dangereux, etc.) ou son chant ou rap, et je ne pourrai dire exactement ce qui a guidé telle ou telle choix. J’ai cette impression que cette écriture s’est fait selon la recette employée et que cette recette fait loi dramaturgique.

Se trouve peut-être, ou se tente du moins, une simplicité vraie dans certains rapports au public. Ainsi commencent-ils en tant qu’ouvreurs et déchirent les billets pour s’étonner que toute la ville de Uruk est là, mais ils le font comme simple proposition de jeu au spectateur en face, et on aurait espéré qu’ils creusent ce geste, ce trouble à partir duquel on aurait pu faire une réelle expérience. Car il y avait là la simplicité d’un rapport qui n’avait plus besoin de la scène et de ses effets, qui n’éloignait plus par là l’histoire de nous, ne séparait plus les spectateurs des acteurs par la technique spectaculaire. On aurait aimé qu’ils nous resteraient aussi proches et nous parleraient aussi simplement – sans crier, sans courir, sans effets – comme ils étaient et nous parlaient au tout début.

17 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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