Critiques, Yannick Butel

Tria Fata… Ou un Chagall vivant.

Tria Fata avec Estelle Charlier et Martin Kaspar. Mise en scène Romuald Collinet

Théâtre des Lucioles. Avignon Off. Par Yannick Butel

Au Théâtre des Lucioles, à même pratiquement les remparts, la compagnie La Pendue, fondée en 2003 à Grenoble, est la synthèse du travail de deux anciens élèves de l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières. Elle, Estelle Charlier, manipulatrice (comme on dit dans le métier) et lui, Martin Kaspar, homme-orchestre, présentent Tria Fata dans la mise en scène de Romuald Collinet. Une allégorie, un conte, une parabole où, en jeu, l’un et l’autre donnent vie à un monde onirique et funèbre, drolatique et grave. Juste épatant d’ingéniosité, de provocations, d’humanité. A voir, à découvrir absolument.

Et si la vie tenait à l’histoire de la couleur des cheveux. Disons un dégradé qui ferait passer d’un brun, d’un blond, ici d’un roux pétard qui chapote les lutins, à un gris commun, voire un blanc lavé pour les plus vieux. Si la vie donc, était le temps d’une couleur que la société cosmétique tend à vouloir effacer…

Et si la vie était un son, l’histoire de sonorités. Vives, puis plus lentes, enjouées et plus funèbres jusqu’au silence que porte la fin de vie.

Et si la vie tenait à un fil, à des fils, qui défilent et filent plus ou moins lentement, plus ou moins « brouillonnement », plus ou moins tendus ou relâchés.

Et si la vie, pour l’appréhender, la comprendre, en saisir le nuancier, tenait à la distance qu’induit la marionnette dont on sait, depuis Kleist et son traité, qu’elle nous renseigne de manière supérieure sur les états de l’âme.

Regardant Tria Fata, c’est cet ensemble que l’on saisit à même la représentation qui est donnée. Tria Fata ou un scénario écrit à l’avance où la vie est mariée à la mort qui s’invite, un jour sans prévenir, « soudainement » comme disait Jankélévitch. Une histoire ou disons un témoignage qu’a si bien écrit, également, Igmar Bergman dans Le septième sceau où la « dame à la robe et au capuchon noir » joue une partie d’échec avec un chevalier épuisé. Épuisé, mais pas près de se laisser envelopper par la faucheuse, et qui lui propose une partie d’échec afin de différer le « moment venu ».

Tria Fata reprendra ces deux points, le soudain et le deal, auprès d’une petite marionnette assise dans un fauteuil roulant qui négocie un « délai ». L’artifice pour gagner du temps, c’est alors de négocier « une dernière clope » : refusée ; et dans la surenchère qui lui est propre de demander à jeter un dernier regard sur sa vie passée : acceptée.

Alors après une introduction en fanfare où le son de la clarinette et de la grosse caisse aura annoncé « le grand cirque qu’est la vie », le regard est happé par le déroulement de différents épisodes de la vie de la petite vieille espiègle.

Épisode de la naissance où apparaît une mèche rouge après que la mère, au couteau électrique, se pratique une césarienne manu militari. Scène drôle que celle-là quand le mioche accouché, la progéniture est rejetée. Et hop, fin du mythe de la maternité et de la bonté de la mère. Il faudra se démerder. Commence alors toute une vie d’errance, de rapines, de système D que montre « l’album de famille » (moment magique, lanterne magique) qui fait apparaître, mêlées, des photos de vies, prises à la marionnette et augmentées de photos vraies de la vie des deux interprètes. Avant, il y aura eu un détour par un théâtre d’ombres dans un castelet au frontispice duquel on lit « théâtre magique ». Et comme dans Prince et princesse, c’est un film d’animation qui est livré… et parle de la sexualité qu’on apprend sur le tas…

Mais il y a l’issue ou le sans issue que le visage de la mort exige en demandant à la vieille d’abréger…

Tria Fata, c’est un monde d’excès, un univers de démesure où la poésie est sans cesse rattrapée par son contraire le grégaire. C’est un monde merveilleux et aérien quand les marionnettes volent. Et c’est aussi celui des bas-fonds genre « cas sos ». Deux mondes en Un, parce que Tria Fata n’est pas à une image figée, mais plutôt une image soucieuse de représenter une diversité qui fait que la nature humaine est aussi belle que laide.

Et de regarder ce travail rigoureux et méticuleux comme un tableau de Chagall. Là où les mondes se mélangent, là où le cirque amalgame les hommes et les spectres que sont les anges. Là où les frontières s’effacent. Un Chagall vivant, presque évidé de ses couleurs chatoyantes et pourtant tellement dense, sous la patte d’Estelle Charlier et Martin Kaspar, l’une figure noire qui aura dansé les marionnettes, l’autre qui leur aura donné le souffle musical. L’un et l’autre poètes, souffleur de vie de verre, « acteurs de cristal » dirait Artaud.

 

 

17 juillet 2019

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ybutel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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