Critiques, Yannick Butel

Armons nous… avec Jean-Louis Hourdin

Veillons et armons nous en pensée, de et par Jean-Louis Hourdin

Au théâtre des 3 raisins. Festival d’Avignon. Par Yannick Butel

Quand c’est fini, que ça va presque finir, il dit « merci d’être passé » qui suit de près la phrase précédente où il s’excuse pour ce qu’il nomme « radio banalités ». Il, c’est Jean-Louis Hourdin, qu’on ne présentera pas et qui joue les « pas présentables » au théâtre les 3 raisins où il interprète Jean-Louis Hourdin, mis en scène par lui-même dans Veillons et armons nous en pensée. Plus d’une heure, mais quelle heure en compagnie de l’un des grands du théâtre. À 75 piges, séances de radiothérapie dans le buffet, parce qu’il a fumé la vie par les deux bouts, Hourdin est debout et dit que la dignité a un prix et que c’est le prix le plus élevé qui soit.

Il arrivera comme un amoché, un type qu’aurait passé la nuit dehors, ou plutôt les nuits de ces vingts dernières années sous les ponts. Il n’a pas le look Jean-Louis, mais il a été, et demeure sans doute, Coco. Y aurait qu’à entrer dans sa bibliothèque pour s’en persuader. Ou, et si c’est fermé, l’écouter parler comme on le fera, et un peu plus tard quand on remettra ça à la terrasse du Sénat (argot chez Blondin qui désigne le Sénat) qu’est le « au Fur et à mesure ». Hourdin, c’est une sacrée vie de théâtre, à militer, de vie tout court puisque chez lui le théâtre et la vie, c’est un peu comme un recto et un verso. Pas dépassable. Il arrive donc au plateau avec des sacs. On dirait un encombré qui va bientôt les vider. Vider son sac… son intérieur de poète, aussi. Car pour autant qu’il a l’apparence d’un clodo, il se regarde aussi comme le premier personnage que l’on aperçoit dans le Winterreise de Gruber. Souvenir et image de Bruno Ganz, couché dans les sommets, habillés chez fripes&co, kiloshop, le nec plus ultra de l’anti-mode que l’on retrouve dans les idées qui sont passées, elles aussi, pour les générations élevés dans la flexibilité, mais demeurent d’actualité.

S’installe alors l’acteur, sur un petit pliant de plage et le voilà qui déballe des « servantes » uniques au monde. Et puis une bougie qu’il allume. Et une petite bouteille d’eau cristalline à côté d’une grosse bouteille de Côte-du-Rhône. Et puis, entre deux adresses au public qui ressemble à peine à des digressions, le voilà qu’il parle poésie, commun, récitation qui fabrique le commun, qu’il convoque Nancy et l’Intrus, Hugo, Brecht of course et Zoran Music… Et tous parlent du théâtre ou de résistance aux majorités décomplexés, parlent justice et amour de vivre. Choix de textes que l’acteur Hourdin justifie, sans pathos, comme ça, au détour d’une histoire drôle ou d’un poème : « j’ai fait un spectacle avec tous les textes qui m’ont empêché de me tuer ». Pensée livrée brute de décoffrage qui en dit long sur ce qu’il a sur la patate.

Traqué par le Trac, oui, Hourdin a peur, il est même venu avec des photos de spectateurs qu’il fait disposer par un voisin (comme ça qu’Althusser nommait le spectateur) tout autour de la scène. Et puis plus tard, parce qu’il aura connecté Beckett à son machin à penser, il y ajoutera les tableaux de Bram Van Velde, peintre belge aussi mutique que son ami Beckett. Ça devait être quelque chose leur silence. Hourdin ne s’attendrit pas. Il a à dire ses trucs, s’en amuse, s’en écarte et y revient en tirant des bords comme un optimiste. Y lire ici une métaphore maritime qui renvoie Hourdin à la fragilité d’un esquif qui n’aurait pas renoncer à s’en prendre au paquebot… Citera le compte Suisse de Raymond Barre, la démission de De Rugy plombé par ses homards et sa fraude du fisc, interpellera Emmanuel qui n’a pas entendu Hugo « tout le temps que le possible n’est pas accompli, c’est que le devoir n’a pas été fait ». C’est pas Brigitte qui a initié Emmanuel à Cyrano qui lui dirait ça.

Alors Hourdin, lui, parce qu’il parle au monde, au-delà des murs, le répète et l’assure. Il nous faut nous insurger. Pas nous indigner (Hessel est sans doute absent de sa bibliothèque), mais se poser la question de « Que Faire » encore ? Du théâtre bien entendu. Du théâtre comme toujours depuis plus de 50 ans. Et Veillons et armons nous en pensée, dit la fin de la patience… ou l’impatience du changement, de la grande transformation qui commence ici par la voix des poètes.

Et puis il y a, parce que c’est impossible de vivre sans, l’espoir qui sera convoqué quand il lira Zora Music, peintre dans les camps qui aura tenu parce que le croquis, le dessin, le maintenaient dans un ailleurs de proximité. Et un silence. Avant de poursuivre, en convoquant Genet et Giacometti. Pour finir en beauté avec « Luis Aragonesss », auteur fétiche, accentué par Hourdin qui prend là l’accent (on l’imagine) d’un républicain espagnol. « No passaran » entendrait-on alors.

A la fin, comme au début, Hourdin aura mélangé la vie, le théâtre. Un drôle de cocktail qu’il aimerait sans doute Molotov, à moins que plus caustique, il choisisse le puputov chilien (cocktail de merde lancé sur les forces de l’ordre). Hourdin s’arrêtera comme il est arrivé, au détour d’un mot d’esprit « radio banalités ». On aimerait applaudir longtemps. Devenir séditieux à l’endroit du Off qui impose la cadence des applaudissements. Applaudir Hourdin tout le temps… . Comme lui s’arrêter à regret. Le public le salue, lui, le Grand Hourdin, l’amical Jean-Louis qui, d’un bout à l’autre, s’est adressé à nous comme à des amis, des compagnons, nous aimant, nous armant… à l’ombre de ces énormes ampoules que l’on trouvait dans les ateliers et les usines et qui nous aurons éclairées (entendons-nous sur le double sens).

17 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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