Chambre 2… Le con en mutation (attention le théâtre qui pue arrive)
Critiques, Yannick Butel

Chambre 2… Le con en mutation (attention le théâtre qui pue arrive)

Coup de gueule, oui. Contre ce qui se prépare. Ou quand un processus de création en gestation (une création à venir) ne laisse aucun doute sur ce qui pue. Par Yannick Butel

Au Théâtre des Halles, Alain Timar a mis en place un cycle de lectures/rencontres avec des auteurs/metteurs en scène qui présentent un projet « avancé » de création en cours. Une manière, chez Timar, de soutenir la création contemporaine et les auteurs contemporains, en écho aux « États généraux des écrivaines et écrivains contemporains », qui se sont tenus à la Chartreuse récemment.

Dans l’impossibilité de tout voir, dans un Off qui multiplie les initiatives et les propositions, c’est à la Chapelle que l’on a pu rencontrer Chambre 2, en préparation, par la compagnie Empreinte(s) dirigée par Catherine Vrignaud Cohen.

Devant un parterre où les amis sont venus en nombre, Catherine Vrignaud Cohen prendra quelques instants pour préciser les contours de cette rencontre. Souligner qu’il s’agit d’une étape de travail, informer chacun et chacune du propos du texte qui sera lu ; annoncer enfin qu’au terme de la lecture, il y aura un temps de rencontre et d’échanges avec la salle. Puis elle se retire et cède la place à la comédienne Anne Le Guernec qui lira Chambre 2, et à qui l’on doit l’adaptation du roman de Julie Bonnie.

Julie Bonnie, lauréate du Prix Fnac en 2013 pour ce premier roman publié chez Belfond ressemble étrangement à la Béatrice de son livre. Violoniste et chanteuse dans le groupe Cornu, en tournée à travers toute l’Europe, Bonnie a quitté la scène Rock/Pop au moment de la dissolution du groupe. Précarité, difficulté à vivre, elle décidera alors de suivre une formation d’auxiliaire puéricultrice qui la conduira dans une maternité. Et dans les interviews qu’elle donnera suite à la consécration littéraire, elle rappellera cette expérience clinique où le monde des « mères » l’a souvent bouleversé.

https://www.youtube.com/watch?v=8swUm3iuPvo

Chambre 2 (petit point théorique estival)

L’adaptation du roman de Julie Bonnie pour le théâtre relève bien entendu de deux principes où pour une part on assume de faire ressortir une lecture et un point de vue, et d’autre part on se plie à l’exercice de la réécriture. Comprenons que le premier point consiste à privilégier une sensation éprouvée pendant la lecture et, en définitive, faire de cette sensation, faire de « ce que l’on a entendu » du roman, devienne La lecture. Du second principe : la réécriture, on sait qu’elle obéit à une pratique cumulée de métissage où les énoncés initiaux peuvent être repris à l’identique, peuvent être transformés en partie, voire disparaître pour laisser apparaître un autre texte (ce qui n’induit pas forcément la naissance d’un autre auteur). Nombreux sont les travaux sur l’adaptation et, pour faire simple, disons qu’ils soulignent tous pour la plupart d’entre eux, qu’il y a un « effet de traduction » ou « un effet de trahison ». C’est sur la ligne que dessine ces deux effets que se tient en équilibre l’adaptation. En conséquence, une adaptation peut se voir comme un miroir déformant de toutes les manières. Ce qui n’est pas un jugement négatif, mais seulement le résultat de la lecture qui, pour autant qu’elle induit un « pacte », n’obéit d’aucune façon à une aliénation. Lire, comme le rappelait Roland Barthes, repose sur un rapport à l’hémorragique. C’est-à-dire à l’aporie. Le lecteur lit et il lit ce qu’il veut bien voir sans que le « voir » renvoie nécessairement à ce qui est le plus visible. Il y a donc au moment de la lecture, un « senti » qui est propre au lecteur. Et c’est ce senti (nommé « interprétation ») qui est le propre de la lecture.

Chambre 2 (lue par Anne Le Guernec)

Sera dit que Béatrice est une ancienne danseuse devenue auxiliaire puéricultrice pour pouvoir élever ses enfants. Sera entendu le numéro des chambres de la maternité qui abritent les solitudes, les tristesses, la folie, le désarroi, l’inquiétude, les joies… Sera question de la vie et des conditions de travail des personnels hospitaliers. Sera entendue la détresse, parfois, de ces personnels confrontés à la vie dure, à l’endroit où elle naît, mais aussi où elle apparaît mort-née. Sera dit cela qui met en avant que la vie est mariée avec la mort, dès le commencement, dans un rapport de fidélité qui n’a pas besoin d’aucun serment. Sera dit encore que Béatrice a une vie perso et qu’elle se heurte, franchissant chaque porte des chambres, à l’écho. Écho de sa vie à travers celle des « mamans » qui sont derrière la porte de chaque chambre. Sera rendu sensible le besoin de consolation qui passe ici par le rire salvateur ou le souvenir plus douloureux mais encore présent. Sera dit le bonheur d’être mère, celui d’avoir un enfant, celui de la douleur de la mère qui pour l’avoir porté le voit porter disparu immédiatement. Sera rendu sensible le monde tu de Béatrice, la danseuse nue, la veuve aussi, la mère aux orphelins.

C’est une lecture humble et sensible à laquelle se livre Anne Le Guernec et l’on pressent au terme des 30 minutes où elle s’exécute qu’il y a quelque chose d’un ordre puissant, parfois pris dans la distance du « drôle » qui se mêle au grave. Ça serait alors une belle création, ça serait mais soudain…

Et la question du « con » !

Écourtant la lecture du tapuscrit que l’on m’a donné à l’entrée, il y a 30 minutes absentes que je m’empresse de lire pour savoir, pour imaginer, pour essayer d’éviter ou d’oublier de rester sur l’amertume qui m’a gagné. 30 minutes absentes auxquelles Catherine Vrignaud Cohen substitue l’échange parce qu’il faut faire la publicité, communiquer, et, disons-le crument, ferrer le passant, le client, le producteur, le coproducteur, le diffuseur… qui sont tous les noms du spectateur. Commence alors mon « chemin de croix ». Et s’il est compréhensible de parler d’un projet, d’en exposer la finalité… S’il est possible d’entendre l’enthousiasme et le désir… Si on peut encore encaisser le Teaser de celle qui se présente comme réalisatrice… soudain, j’assiste là, à quelque chose qui relève du cinéma. À mesure, sans que cela gomme la lecture des 30 premières minutes, quelque chose s’installe qui me conduit au « haut le cœur » qui vient se substituer au fragile « coup de cœur » naissant. Comment supporter cela qui devient nauséabond jusqu’à ce que vienne, du parterre des amis, la question, la remarque, LA QUESTION A LA CON. Celle qui porte sur le con des femmes qui, s’ouvrant aux hommes, fait que leur ventre devient celui de la maternité. Question à la con sur le con que les hommes comblent. Question à la con, posée sur le con qu’elles abritent entre leurs cuisses et les définit en tant que genre. Question qui soudainement clive le poétique commun. Question que Catherine Vrignaud Cohen pose simplement et brutalement, interrogeant les hommes de la salle : « On s’est demandé si les hommes seraient proches de cette problématique du secret de la maternité, cette chose purement féminine ? ».

Aucun homme ne répondra bien sûr. Non par manque d’expérience (seul Mastroiani sic), mais peut-être par politesse ou souci de ne pas répondre à la connerie, à la question du con.

De quoi tout de même s’inquiéter « chère amie », car que vous ne preniez l’homme que pour une bite, ne vous renvoie qu’à figurer un con.

De quoi s’inquiéter tout de même que d’imaginer les hommes étrangers à la maternité qui n’est pas seulement une affaire mécanique et organique « privée ».

La maternité n’est pas votre ventre qui est juste une matrice. Ne pourrait-on, avec un peu d’imagination, penser que la maternité c’est aussi le moment où l’homme – me semble-t-il – porte tout à coup un regard différent sur la sexualité, sur le ventre de la femme à qui il promet la paternité. Dans le coït et la reproduction, il y a bien plus que la fécondation d’un ventre. Il y a la promesse d’un amour et d’un soutien mutuel que l’homme et la femme partagent. Que votre ventre soit le lieu d’une vie qui va se former ne rend pas l’homme étranger.

Votre ventre fécondé n’a-t-il jamais senti le souffle de l’homme, cette caresse éolienne, alors qu’il grossit ? N’avez-vous jamais senti la douceur de son pénis qui vient tutoyer l’embryon avec plus de douceur qu’il ne vous en avait jamais donné ? N’avez-vous jamais fait l’expérience de ce regard de l’homme qui, dans la distance, regarde votre ventre comme un bien des plus précieux ? Ne vous-a-t-il jamais toiletté en votre partie la plus intime avec une délicatesse amoureuse alors que votre corps s’est alourdi ?

Ce n’est pas une question de surface et de profondeur, d’extérieur et d’intérieur. Ce n’est pas une frontière que la peau, c’est au contraire un point de passage. C’est un temps épiderme où l’élasticité de votre peau transforme le regard du géniteur. Et ce regard qu’il pose à votre endroit voit plus loin, voit au-delà de la surface. C’est un regard qui chante. Un regard d’une douceur inouï.

Bon, admettons que ces lignes, qui esquissent un autre rapport amoureux, soient juste subjectives. Admettons…

Mais je n’imagine pas un seul instant que Simone vous soit étrangère. Elle en dit quoi, alors, Simone, de la femelle et du mâle ? Vous rappelez-vous de l’avancée philosophique qu’elle produit en proposant de penser « l’espèce » ? Et que dit-elle de la féminité qui est d’emblée présentée comme exposée au risque d’un « alourdissement aliénant » (ce que vous appelez, vous, la maternité) ? Que dit-elle de l’utérus quand elle y voit : « un organe femelle qui n’est qu’un réceptacle inerte » ? Et que penser de la substitution du couple femme-homme par cet autre couple qu’est l’espèce et sa proie ? Ne nous privons pas davantage de ce qu’elle dit sur l’accouchement : « Le conflit espèce-individu, qui dans l’accouchement prend parfois une for- me dramatique, donne au corps féminin une inquiétante fragilité. On dit volontiers que des femmes “ ont des maladies dans le ventre ” ; et il est vrai qu’elles enferment en elles un élément hostile : c’est l’espèce qui les ronge.»

D’évidence, votre question, chère amie, dictée par une ignorance sans nom ou une connerie millénaire, vous prive de discernement à l’endroit de la maternité que vous ramenez à une exclusion non des hommes, mais des idées aujourd’hui répandues et peut-être, maintenant combattues. Et que vous combattez me semble-t-il

Car, ayant pris le temps de lire le texte en son entier alors que vous n’avez offert que les trentes premières minutes, il y a dans le théâtre que vous vous proposez de faire, quelque chose… comment dire… disons-le comme Genet, quelque chose qui pue parce que « votre théâtre sent bon ».

Suite du texte…

Déjà, je fus surpris, au cours de la lecture, d’entendre, dissimulées dans le flux de votre récit idéalisé, quelques idées dérangeantes. Ça veut dire quoi exactement, je vous cite : « Quand la chirurgienne lui a découpé le ventre, elle lui a aussi découpé l’âme. Mais les chirurgiens ne savent pas ce qu’ils découpent. On leur a appris la chair, la peau, l’utérus, le muscle. Pas l’âme » (p.8). J’abrège et vous passe le détail.

Va encore que vous ayez trouvé là une veine poétique. On écrit ce qu’on peut n’est-ce pas ! Mais l’idée filée est étrangement réactionnaire, et l’on ne peut ainsi innocemment mélanger deux paradigmes, l’un scientifique, l’autre religieux. Comme il y eut la séparation de l’église et de l’État, le serment d’Hippocrate a justement permis d’affranchir la médecine rationnelle de la médecine religieuse. Une avancée d’importance car, par exemple, pour revenir au « con », sachez que pour les seconds, l’hystérie (dont le religieux entretenait que c’était une maladie féminine de l’utérus. Relire le bouquin génial de Diane Chauvelot L’hystérie vous salue bien) vous aurait conduit au bucher.

La page 13 n’est pas moins éclairante (le lu alla jusqu’à la page 12), quand vous écrivez, à propos de l’enfant mort « Je pense à mon petit Jésus ». Prénom pas si anodin, qui vient peu après, cette histoire d’âme et surtout, plusieurs remarques sur le corps médical pas très humain (critique virulente même, et l’on pourrait citer si l’on nous le demandait). Jésus donc… auquel la Béatrice (oups, encore un nom à forte connotation) pense éternellement. Normal donc. Jésus et l’éternité ça ne fait qu’un. Et puis la suite, encore toujours la même idée, quand on arrive dans la chambre 10. Vous savez, quand vous écrivez sur l’avortement qui n’a pas eu lieu. Je cite : « j’assiste à la naissance d’une mère. C’est presque plus émouvant que la naissance d’un enfant. Le spectacle, si près de moi, est à la hauteur de toutes les peintures religieuses du monde. C’est ça un miracle. Pour nous deux, toutes seules » (p.18).

Bon, je vous épargne le détail d’une analyse littéraire, mais je note qu’encore une fois vous vous inscrivez à l’endroit d’un commentaire qui prend fait et cause, in fine, pour les anti-IVG contre la loi Veil de 1974. Opposer ainsi « l’avortement » au « Miracle » n’est pas neutre aujourd’hui. Vous le savez. Et vous l’écrivez. On ne vous fera pas un procès. La liberté de penser est un droit acquis. Mais votre rapport idéologique à cette question de société vient contrarier la Loi aujourd’hui contestée. Et si vous avez le droit de penser ce que vous voulez, vos partenaires (coproducteurs, producteurs, diffuseurs…et spectateurs) doivent savoir ce qu’ils soutiendront quand vous présenterez ce travail. Et ce n’est pas le petit bout de phrase « un miracle sans dieu » qui suffit à travestir l’endroit de vos idées réactionnaires.

Enfin, bref, je passerai sur l’épisode de la Gynéco aveugle qui opère sans voir et sent. Oh, bordel de Dieu, c’est bien drôle tout ça. La main de la gynéco est guidée par qui alors ? Personne ne lui a interdit d’exercer ? Bien sûr nous sommes en poésie, et le merveilleux est de mise. Mais tout de même, cette « figure poétique » n’est pas sans renvoyer, implicitement, au « Miracle » que vous espérez.

J’en viens au final, hors texte, quand vous prendrez la parole et que mes doutes se dissiperont définitivement. Oui, je l’avoue, lire nous inscrit toujours dans un espace d’incertitude et ce que je lis et comprends de votre texte n’échappe pas à cette loi. Mais, quand vous avez pris la parole pour dire que l’issue du texte « va vers la lumière », vous comprendrez que la métaphore à laquelle vous recourez est là encore chargée, fortement, sémantiquement. Divine est la lumière, sauf quand chez les peintres elle est, juste et d’abord, une matière à mettre en forme.

Alors voilà, il faudrait sans doute, approfondir. L’époque estivale n’y invite pas vraiment. Mais, franchement, les idées de la Chambre 2 adaptée ne me laissent que très peu de doutes sur votre engagement poétique qui est aussi politique. Votre question sur les mecs étrangers à la maternité, les occurrences au religieux comme valeurs refuges, votre critique du clinique, votre positionnement implicite sur la question de l’avortement… Tout cela pue. Et si on peut partager avec vous la fascination pour la vie qui vient à paraître et les sentiments qu’un nouveau venu au monde génèrent, à la marge de ce qui relève de l’extraordinaire, votre pensée remue la merde qui est dans la gueule de ces connards que sont les lobbies familiaux. Les anti-IVG, les anti-PMA, les anti-gays…etc. Et je ne peux, finalement, me souvenir vous lisant que d’Heiner Müller : « on devrait coudre le ventre des femmes. Un monde sans mère. Fin de la tragédie ». Du théâtre, j’ai trop le souci pour le condamner à accueillir les conservateurs qui sont l’avant-garde de l’ultra-droite.

Comment les anti-IVG tissent leur toile en France

18 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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