Trois songes – Contre les assises du pouvoir
Critiques, Malte Schwind

Trois songes – Contre les assises du pouvoir

Trois songes – un procès de Socrate écrit par Olivier Saccomano et mis en scène par Oliver Coulon-Jablonka se joue du 5 au 28 juillet 2019 à 11h40 au Théâtre de l’Entrepôt. Par Malte Schwind.

Trois songes – un procès de Socrate écrit par Olivier Saccomano et mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka est un dialogue socratique digne de ce nom. Il déplie et met à nu les constructions idéologiques à l’œuvre des puissants de notre temps, ainsi que l’illégitimité de tout pouvoir politique.

Nous entrons dans le théâtre et une cinquantaine de chaises type IKEA sont disposées en demi-cercle autour d’un espace bordé par deux écrans. Y figure dessus la communication qu’on connaît bien désormais du management généralisé. Une sorte de publicité qui nous dit : Le Juste, c’est vous ! Puis, une sorte de fiche LinkedIn qui détaillent les compétences acquises et l’expérience professionnel afin d’augmenter la valeur marchande de soi-même.

Plus tard figurent sur ces écrans, un chat où Alcibiade est abordé par Socrate, des images de Star Wars comme si l’imaginaire du jeune homme politique se réduisait au manichéisme de Yoda et Darth Vader, en tout cas un imaginaire quelque part réduit par l’industrie culturelle. Un spa dans un hôtel de bien-être… Enfin, toute une imagerie proprette et publicitaire, adapté au marché du XXIe siècle.

Dans le premier dialogue, Socrate questionne simplement Alcibiade, jeune homme voulant devenir homme politique et conseiller le peuple. Après deux ou trois tentatives sur l’objet du conseil qu’il voudrait donner, il finira par vouloir conseiller le peuple sur ce qui est juste. Et Socrate, qui l’amènera à dire lui-même que sa prétention (il est question de prétendants) de conseiller les hommes sur ce qu’il saurait mieux qu’eux est infondée. Il finira par savoir et le dira de lui-même : « je suis un ignorant. »

Le deuxième songe consiste à questionner Euthyphron, l’idéologue au service du pouvoir, comparé plus tard aux gens du spectacle. Socrate le mène à ne plus savoir de quoi il parle. Il est question du pieu et de l’impie. Perdu dans son argumentaire qui se mord la queue, il jette l’éponge avec une certaine autorité.

Le troisième songe est le discours et l’échange dernier de Socrate avant son exécution. Son discours est retranscrit sur les écrans comme un procès verbal du scribe du tribunal. Mais ce PV fausse complètement le discours. Deux, trois phrases sont sortis du discours et du contexte et font dire à Socrate le contraire de ce qu’il a voulu dire. C’est cette injustice silencieuse, bureaucratique face à laquelle on se sent impuissant. Il finira par avertir ses exécuteurs : Ayant tué Socrate, vous aurez à faire avec des gens plus jeunes qui poursuivront son chemin et le malheur qu’ils ont commis est que ces jeunes gens seront plus violent que lui. Cet avertissement résonne puissamment dans notre temps actuel. Si vous vous employez à détruire toute possibilité d’intellectualité et de justice, la colère d’un monde qui enlève tout rapport à la vérité frayera son chemin par le feu.

C’est une petite forme qui peut se jouer partout. Aucun effet lumière est nécessaire pour cette adresse à notre rationalité dans un monde qui semble l’avoir évacué. Elle donne envie de travailler et de dénicher et déconstruire les idéologies et prétentions du pouvoir qui nous oppresse. Une leçon pour tous celles et ceux qui seront à court d’arguments et diraient qu’il n’y a plus de repères. Une attaque avec la tranquillité de celui qui n’a plus peur de la mort sachant que l’important est ailleurs contre les assises du pouvoir.

18 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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