Critiques, Jérémie Majorel

Dans la solitude des champs de colza

The Lulu Projekt de Magali Mougel, par le Ring Théâtre, à l’Archipel Théâtre les 5-28 juillet 2019. Par Jérémie Majorel

Lulu est un ado qui vit en RDA dans une tour au milieu de champs de colza jalonnés par des pylônes électriques à perte de vue. Le Mur se fissure. Les ouvriers ne rêvent plus de devenir cosmonautes. Entre cité et cambrousse, les poules pondent dans le tambour d’une machine à laver abandonnée ou une carcasse de bagnole. Lulu est pris en étau entre une sœur et une mère célibataire. Lulu boit son café dans un verre au lieu d’un bol, met sa cuiller dans le pot à sucre, lance un pot de fleurs sur le mur d’un voisin, s’endort dans les fossés. Sa pétrolette ne pisse pas loin. Lulu porte converses, jeans, cuir et tee-shirt Kurt Cobain. Lulu aime garder l’odeur sur ses mains des carcasses de poulets éviscérés, joue avec les cadavres de lapins, apprend à tailler des haies, se fait passer pour l’idiot du village, échappe à l’armée, prend son premier Jägermeister avec son seul ami Moritz, atteint de dégénérescence oculaire, se cuite pour voir le monde autrement, regarde les étoiles, court à perdre haleine, écoute sur son radiocassette Nina Hagen, Marilyn Manson, les Clash, Sex Pistols, Neil Young, rencontre une fille aimée, qui a tout de l’amie imaginaire, part avec elle dans une « fuite en avant ».

Son mal-être n’a rien de sublime ni de romantique, c’est un enlisement sans horizon dans un imaginaire de diapositives, une langue qui tache, des adultes vociférant, des objets surannés. Cette adolescence dans une barre en plein champs de la RDA des années 1980 pourrait s’écouler dans un lotissement près d’une petite ville provinciale dans la France d’aujourd’hui. C’est une solitude coupée d’une Histoire qui s’écrit ailleurs, source de tous les fantasmes, de toutes les projections. Et pas question de devenir un transfuge de classe, s’en sortir, trouver une place dans la société. Lulu est à sa modeste façon un Bartleby « qui préférerait ne pas », un idiot qui n’entre dans aucune case prédéfinie, une singularité quelconque que le reflux du communisme met face à la conscience de sa propre individualité. Il est fasciné tour à tour par le mouvement punk, New Age, etc. dans une fidélité revendiquée à sa révolte adolescente. Un refrain de Neil Young, laissé par Kurt Cobain après son suicide, condense tout : ‟It’s better to burn out / Than to fade away.

https://www.youtube.com/watch?v=cawk2cMTnGo

Guillaume Fulconis et son Ring Théâtre, rattachés au CDN de Besançon, vont arpenter petits théâtres, bistrots et salles de classe pour conter ce Lulu Projekt, dans la continuité d’un « théâtre populaire » qu’il faudrait ne pas réduire à un jeu d’acteurs littéral, redondant, forci… À nouveau (voir ma critique de Burnout d’Alexandra Badea mis en scène par Marie Denys), on n’offre rien d’autre à entendre dans la conjoncture actuelle, en l’occurrence aux lycéens auxquels texte et spectacle se destinent en priorité, que la « fuite en avant », le suicide politique, l’impasse imaginaire. Hubert Reeves plutôt que le « spectre de Marx » ou le magasin général de Tarnac, en Corrèze.

 

19 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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