Critiques

La Brèche. Un texte, malgré tout.

Du 17 au 23 juillet, le Gymnase du Lycée Mistral accueille la création mondiale de La Brèche, de l’américaine Naomi Wallace. La révélation d’un texte. D’un spectacle beaucoup moins. Par Chloé Larmet

On déplorait il y a peu l’absence de visibilité actuelle des auteurs dramatiques face à la surpuissance des metteurs en scène, des écritures de plateau et collectifs en tout genre. De ce point de vue, il faudrait donc se réjouir du choix de Tommy Milliot de créer pour le Festival d’Avignon le texte de l’auteure américaine Naomi Wallace, La Brèche. On aurait aimé s’en réjouir oui, mais au sortir du spectacle, c’est plutôt la colère qui l’emporte. Parce que le texte est bon. Vraiment. La preuve ? Il réussit à convaincre malgré la mise en scène de Tommy Milliot. Publiée aux Editions Théâtrales – dont il faut saluer l’engagement pour la défense et la diffusion des auteurs dramatiques contemporains –, Naomi Wallace n’en est pas à son galop d’essai avec The McAlpine Spillway et ses pièces, comme Au cœur de l’Amérique ou Un monde qui s’efface, sont déjà reconnues dans le monde entier. Depuis 2012, elle fait même partie du répertoire de la Comédie-Française avec Une puce (épargnez-la) créée par Anne-Laure Liégeois.

La Brèche, c’est Weinstein avant l’heure diront certains, une attaque contre les entreprises pharmaceutiques diront d’autres. Pour l’anecdote, la création américaine fut ainsi retirée de l’affiche à la demande d’une compagnie pharmaceutique appartenant aux mécènes du théâtre où le spectacle était monté. Au-delà des polémiques, il y a là une écriture dramatique fine et maîtrisée et cela devrait suffire. Naomi Wallace construit un drame dont l’horreur se dévoile peu à peu au fil d’une temporalité dédoublée. Quatre adolescents et leurs doubles, 14 ans plus tard, une amitié ou son semblant, des défis cruels, un deuil que les jeux adolescents transforment en ritournelle, pour mieux le reproduire des années après. On pourrait vanter la qualité des dialogues dont l’entrecoupement est soigneusement marqué par l’auteure, pour en assurer la dynamique théâtrale. Louer la force de résonance de ce récit et de ses personnages tirés d’un « possible Kentucky ». Naomi Wallace reprend les stéréotypes de l’Amérique adolescente – le jeune riche mal dans sa peau, le sportif en mal de reconnaissance, le jeune surdoué martyrisé, la reine du bal – et leur donne une consistance, comme on remplirait une coquille vide. Outre ces qualités, la singularité de la construction dramaturgique tient à ces espaces temporels d’abord juxtaposés puis progressivement entremêlés. Et c’est justement parce qu’il y a chevauchement, parce que l’auteure crée des espaces dans l’écriture pour que les corps adolescents et adultes se croisent et s’observent que le drame peut être dévoilé. Sans quoi ce n’est plus un drame mais un fait divers. Horrible, certes, mais qui n’a nul besoin d’un plateau de théâtre pour exister.

Et Tommy Milliot, malheureusement, en reste au fait divers. En guise de chevauchement, des séquences entrecoupées de noirs et de basses sonores dont les vibrations sont supposées faire vibrer le spectateur et faire monter la pression. La double distribution partage certes un même espace – une dalle de béton encadrée par du vide, ce qui constitue, apparemment, un « geste scénographique fort » (sic) – mais de regard entre eux le spectateur n’en surprendra aucun. Pas plus qu’entre chacune des distributions tant la direction d’acteur les plante là, immobiles, dans des positions caricaturales et des distances faussées. Et Tommy Milliot de soutenir la voix des acteurs par des micro hf de façon grossière et maladroite, déréalisant des corps déjà engourdis auxquels il aurait fallu davantage faire confiance peut-être. Car il y avait tant à faire avec cette rigidité adolescente qui passe si aisément de la maladresse à la souplesse. Et avec leur sédimentation dans les corps devenus adultes avec lesquels ils partagent le plateau.

 

Comme devant un décor planté ou un écran de tv, le spectateur fait face à des corps figés qui débitent des répliques et devient un voyeur, avide de connaître la fin du drame. Qu’on se réjouisse, donc, le fait divers aura été présenté. De création théâtrale pour La Brèche de Naomi Wallace, par contre, il n’en est pas encore question. Avis aux intéressés.

19 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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