Une utopie révolue ?
Critiques, Malte Schwind

Une utopie révolue ?

Clara Le Picard monte A Silver Factory. Cela se joue du 17 au 21 juillet 2019 à L’entrepôt. La traversée d’un temps meilleur par la Cie à table. Par Malte Schwind

On entre et parmi des cubes lumineux, quelques instruments de musique, deux micros, des scotchs blancs au sol figurant quelconque séparations, peut-être le plan d’un lieu qui n’existe plus, et des néons attendent Valentine Carette et Frank Williams et papotent. Ils sont là en leur nom et rien n’a besoin de s’emparer de je ne sais quel mystère là où il n’est plus question d’illusion. La scène est un plan d’immanence où les deux comédiens se souviennent, se questionnent et rejouent des œuvres de la Silver Factory, lieu créé par Andy Warhol et existant de 1964 à 1968. Comme il n’est plus question d’illusion, il n’est pas non plus question de dramatique proprement dite. C’est une forme qui se regarde avec douceur. Il n’y a aucune volonté d’effet sur le spectateur. Il n’y a pas cette performativité partout exhibée, ce jeu d’acteur « m’as-tu vu » qui veut montrer de quels actes de bravoure dramatique il ou elle est capable. Non. Valentine et Frank sont là comme nous, on aurait pu être là. Et ils racontent.

Ils racontent ces quatre ans de ce lieu d’utopie et racontent leur souvenirs et leurs recherches. Entre les mots, ils rejouent des films que Andy Warhol a fait ou rechantent les chansons qui s’y sont produites. Se dessine un « biopic d’un lieu et son utopie ».

La finesse de l’écriture dramaturgique de Clara Le Picard consiste dans le fait que la scène, la narration, le chemin que les deux comédiens font dans cet heure à travers ces quatre ans révolus, dédouble quelque part le chemin de la Silver Factory. Le rapport documentaire que l’on pouvait d’abord prendre pour un bavardage sans intérêt fait d’opinions et de lectures qu’on aurait très bien pu faire sans eux, gagne en réel et produit un effet théâtral lorsqu’on arrive à la fin de la Silver Factory. Valentine Carette se dégonfle de fatigue, la scène se dilate, quelque chose ne tient plus. Trop est trop. Et Warhol veut faire de la thune. Il quitte l’atelier pour un plus grand et c’est la fin. Plus d’argent pour Andy, la moitié des amis morts ou en psychiatrie ou les deux…

On replonge donc avec Valentine et Frank, deux présences adorables, dans une effervescence passée. Il est question de liberté énorme, d’ouverture, d’expériences, de rencontres. Il est question d’un temps de surenchère, de folies et de drogues. Et à entendre cette histoire, on peut se demander si l’on est si loin de ce qui s’est pratiqué de 64 à 68 ou si ces pratiques ne sont pas simplement devenues les pratiques dominantes et aliénantes d’aujourd’hui tout comme Warhol a peut-être préfiguré la marchandisation absolue de l’œuvre d’art. Cette plongée dans un temps où les possibles étaient grand ouvert peut nous redonner une puissance pour inventer quelque chose de nouveau aujourd’hui, mais risque également de nous consoler et éloigner l’utopie dans un idéalisme. Est-ce que la difficulté de combiner art et vie, de « travailler au bureau et avoir son cabaret » aujourd’hui est réellement comparable avec la création d’un lieu entièrement ouvert ? En tout cas, c’était la consolation de Franck pour Valentine. Et évidemment, on peut en rire. Et « cela fait du bien » de rejouer et réécouter les Velvet Underground. Mais est-ce qu’ainsi nous ne risquons pas de perdre de vue tout ce qui se fait de nouveau et d’inventif aujourd’hui ?

19 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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