Critiques, Yannick Butel

Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula… ceux que je pleure et que je fête.

Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand)

Cour Minérale, Festival d’Avignon, 2019. Par Yannick Butel

Cour Minérale de l’université des Pays du Vaucluse, Faustin Linyekula présentait Histoire(s) du théâtre II. Une pièce théâtrale et chorégraphique où l’auteur et metteur en scène revient sur l’histoire du Ballet National du Zaïre (puis République Démocratique du Congo), avec au plateau quelques-uns des survivants de cette structure artistique, née en 1974… Entre témoignages nostalgiques, documents et archives ethnologiques, c’est un monde en soi que cette pièce dont les interprètes (interdits de se rendre à Bruxelles en février dernier alors que devait se mettre en place la création) sont les acteurs de l’Histoire.

En mémoire, Histoire du Théâtre I, La reprise de Milo Rau vu l’an dernier. L’histoire d’un fait divers : le meurtre homophobe (et raciste) d’Ihshane Jarfi, en 2012, à Liège, en Belgique, par une bande de jeunes gens. Milo Rau, aujourd’hui perçu comme l’un des penseurs et praticiens d’un nouveau théâtre documentaire. Ce que l’on appellerait un « expert du quotidien » dans le jargon théorique des études théâtrales qui fabriquent les concepts à même d’approcher les réalités historiques, politiques, esthétiques et poétiques d’aujourd’hui. Et c’est à l’occasion du projet « Tribunal Congo » (Film, 2017), que Milo Rau rencontre Faustin Linyekula. Commence un dialogue où Milo proposera à Faustin de penser à une suite au Théâtre I… 2019, dans la 73ème édition du festival, ça sera Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand). Et, lisant le titre, ne rien ignorer du titre et de ce qu’il fait entendre. De ce qu’il masque à peine et qui, à la manière d’un oulipien, travaille à la disparition de la préposition « de ». Disparition du « de » devant Faustin (à la différence du Milo Rau), qui fait que soudain, on comprend que le travail de Faustin Linyekula portera sur lui-même, en même temps qu’il met à distance, dans l’objet artistique, l’histoire du Congo qui est la sienne. Titre d’une « pièce » sans auteur en quelque sorte, se lisant d’un seul tenant, « Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula (Kisangani-Gand » ou, comme le nouveau théâtre documentaire l’a problématisé, l’acteur est témoin, vivant, ayant vécu ce qu’il convoque au plateau.

Soit, en conséquence, en lieu et place de la scène, une hybridation du réel et de la fiction qui livre passage à des formes où la théâtralité s’augmente d’un rapport à l’esthétisation de l’histoire, de la politique… Histoire du Congo qu’incarne, in fine, à une autre échelle, Faustin Linyekula victime, comme les autres 6 millions de victimes qui forment un peuple mort, de Mobutu Ses Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, président de la RDC, de 1965 à 1997. Président dictateur, lui-même héritier du colonialisme belge, du Congo belge, et bras armé de ce que l’on appelle le post-colonialisme qui est le mot travesti qui incarne les intérêts européens qui n’ont jamais cesser de s’exercer. Et dans cette histoire lugubre, au milieu des frontières inventées héritées des coloniaux, il y a l’histoire du Ballet National du Zaïre, voulu, soutenu, nourri par Mobutu pour tenter de trouver et de construire, à travers une pratique artistique, une unité à un pays aux peuples multiples. Histoire d’un ballet, donc, et d’une langue : le Lingala, pratiqué au Congo Kinshasa et Congo Brazzaville. Langue officielle, celle parlée par le Président, parmi les trois autres langues nationales que sont le Kikongo, le Swahili et le tshiluba. Histoire violente que celle de la langue, aussi, puisque depuis Arendt « la langue c’est politique », et qui vaudra à Laurent-Désiré Kabila, qui parle lui le Swahili, de mourir assassiné en 1997. Violence et poésie de la langue encore puisqu’elle parvient aux européens par la musique de Papa Wemba, Fally Ipupa, Ferré Gola…

Et ces informations délivrées, parcellaires, fragmentaires qui ne rendent pas compte de la complexité d’une histoire qui est toujours la nôtre, sont nécessaires à saisir Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula… Car on ne peut regarder, pendant un peu moins de deux heures, les témoignages, entendre la parole qui s’y tient, la musique qui s’y développe, la danse qui s’y déploie, les scènes rituelles de combats, de chants, de palabres… si l’Histoire qui nous parvient est privée de la mémoire où elle séjourne. On ne peut…

À moins que, naïf, ignorant, étranger à cette histoire coloniale, on soit convaincu que ce qui est à vue, comme l’écrit Faustin Linyekula c’est nous. Nous l’Europe. Je cite Faustin Linyekula : « il y a comme une amnésie, on nous regarde comme si nous n’avions rien à faire ici […] Que l’Europe le veuille ou non, nous sommes européens. […] Même s’il s’agit, pour beaucoup, d’un temps révolu, non connecté à notre histoire présente et dont les demandes de reconnaissance tendent à la victimisation, force est de constater pourtant l’héritage imaginaire et matériel de cette période coloniale et ses conséquences qui posent en filigrane mais avec acuité, la question de la responsabilité. Qui peut définir les devoirs de mémoire et de réparation qui incombent à chacun ? Sont-ils individuels ? Collectifs ? Sur quoi portent-ils exactement ? Comment les mettre en place ? À quels domaines devront-ils s’attaquer ? Et surtout ici, puisqu’il s’agit d’aller au-delà des postures, quelles en seraient les retombées pour nos sociétés postcoloniales en Belgique et au Congo ? » Paroles qui viennent de loin, de 2014, quand Faustin Linyekula, ayant rencontré Achille Mbembe au théâtre royal flamand, penseur africain du post-colonialisme et auteur de la Critique de la raison nègre, partage l’idée que « l’Europe appartient aussi aux africains, ils en sont les co-constructeurs, des ayants droits qui ne demandent en réalité aucune faveur. »

Problématisation de la représentation, de l’endroit qu’est la scène dont on dit qu’elle est un miroir. Devant moi, donc, ce n’est pas eux. C’est nous. Ergo, l’épopée de Lyanja, mise en scène par le ballet national du Zaïre en 1974, s’écoutera comme le mythe, le récit fantastique de la création d’une nation et du monde. Et de voir dans la pièce présentée dans la cour minérale, la tentative aussi, de montrer un monde où les frontières sont à nouveau élargies à un moment de notre histoire où elles se ferment.

Devant les cinq interprètes qui occupent un plateau presque nu (Wawina Lifeteke, Papy Maurice Mbwiti, Marie-Jeanne Ndjoku Masula, Oscar Van Rompay) ; devant la succession de « tableaux » chantés et dansés, parlés et mimés… Devant un petit écran à jardin qui passe des émissions enregistrées où un griot vient conter une histoire… Devant les images vidéo projetées sur le mur qui réfléchissent les visages des anciens du ballet national du Zaïre, certains morts… Devant ce processus théâtral où s’emboîtent des lieux distincts, des temporalités différentes qui sont convoqués dans le présent de la représentation, on regarde la pièce écrite par Faustin Linyekula comme un témoignage et une enquête où les noms sont rendus sonores, les anonymes identifiés. À la manière, presque, d’un légiste qui s’inquiéterait des disparus, d’un historien sur un site historique ou un charnier, c’est un travail sur les noms qui est mis en scène, grâce à la mémoire de trois des danseurs encore vivants qui identifient des regards alors que l’histoire officielle les a oubliés.

Dès lors, Histoire(s) du théâtre II Faustin Linyekula, s’apparente à une veillée mortuaire. Une Matanga où le silence n’est pas de mise, mais où chants, danses, paroles fortes, rires et gravités entourent le funèbre. Et à l’écho de Ukufa ou Bakufa ( qui veut dire « mort ») et se répète, alors que passent les visages projetés, Faustin Linyekula donne à la pratique du théâtre sa fonction première : augmenter la réalité, la rendre visible. Faire du théâtre, peut-être un divertissement, mais et surtout un lieu d’avertissement.

Tout le temps de la représentation, une cloche de quart, à vue, est utilisée et sonne le passage d’un tableau à l’autre. Bien sûr, et comme on l’entendra répéter, « Pour comprendre une histoire, il faut la répéter plusieurs fois ». Mais cette cloche qui tinte régulièrement et qui ne marque plus les heures ou le temps, je la regarderai pour ce qu’elle me rappelle des cortèges funèbres quand le « clocheteur des trépassés » la faisait sonner. Faustin Linyekula, lui, lui aura trouvé un autre usage où le temps s’absente pour nous rendre contemporain de ceux qu’ils pleurent et fêtent.

 

Pour plus d’infos…

http://www.congovox.com/l%C3%A9pop%C3%A9e-de-lyanja-par-le-ballet-national-zairois-congolais

https://www.theatre-contemporain.net/video/Faustin-Linyekula-pour-Histoire-s-du-theatre-II-73e-Festival-d-Avignon

20 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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