Là où tu veux être. La Mécanique du hasard d’Olivier Letellier
Critiques

Là où tu veux être. La Mécanique du hasard d’Olivier Letellier

Avec La Mécanique du hasard, présentée au Gilgamesh jusqu’au 26 juillet à 13h45, Olivier Letellier réconcilie le spectateur avec le plaisir des histoires bien racontées. Un théâtre de récit et d’objet pour deux acteurs et un frigo à ne pas manquer. Par Chloé Larmet

Raconter des histoires au théâtre n’est plus à la mode. Le post-dramatique est passé par là, ainsi que le story telling à l’anglo-saxonne qui attache à la narration (de soi) une valeur capitaliste rentable. Non, ce qui a la cote en ce moment, c’est de mettre en scène des « paroles vraies » portées par des « vraies personnes » – entendez qui ne font pas semblant et dont la présence sert de caution à la vérité du récit. Ou bien de faire l’histoire du théâtre (I ou II) et de mêler histoire collective et subjective pour dire le monde.

Olivier Letellier reste loin de toutes ces histoires et préfère, justement, en construire. Travaillant depuis des années avec et pour la jeunesse, ses nombreuses créations montrent que, si tant est qu’elles soient bien racontées, les histoires ont encore de beaux jours devant elles et au théâtre en particulier.

 

Sa Mécanique du hasard en est l’illustration parfaite. Adaptée du roman Le Passage (Holes pour les anglophones), de Louis Sachar, la narration théâtrale construite par Olivier Letellier et Catherine Verlaguet est portée par deux acteurs et invite le spectateur à écouter d’autres vies que la sienne, comme le dirait Emmanuel Carrère. Et c’est bien là le cœur de cet « art de narrer » qui, pour Walter Benjamin déjà, touche à sa fin : que l’expérience de vie d’un autre devienne celle de celui qui l’écoute. Un partage plus qu’une appropriation puisque l’art de raconter des histoires est avant tout une question de complicité. « Quiconque écoute une histoire se trouve en compagnie de celui qui la raconte; même celui qui la lit participe à cette compagnie. » À relire ce texte de Walter Benjamin, Le conteur, on se dit qu’Olivier Letellier en a décidément saisi, intimement et intuitivement, les principes fondamentaux – la relation entre la narration et la mort, la complicité d’une écoute partagée, la sagesse du conteur.

« Le conteur se range parmi les sages et les maîtres. Il est de bon conseil – non pas comme le proverbe, pour quelques cas, mais comme le sage, pour tous les cas. Car il est en son pouvoir de s’appuyer sur toute une vie. Son talent, c’est de pouvoir narrer la vie, sa haute fonction de la pouvoir narrer d’un bout à l’autre. Le conteur, c’est l’homme qui pourrait laisser la mèche de sa vie se consumer tout entière à la douce flamme de sa narration. Si l’on se tait, ce n’est pas seulement pour l’entendre, mais aussi un peu parce qu’il est là. Le conteur est l’image en laquelle le juste se retrouve lui-même. » W.B, Le Conteur

 

Faisant peu de cas de ceux qui cantonnent le théâtre jeunesse à un art mineur ou à une distraction superflue et non rentable (l’argument est finalement toujours principalement économique), il ose un théâtre de récit et d’objet qui raconte – bien – des histoires.

L’histoire de La Mécanique, la voici : un adolescent, Stanley Yelnats (le palindrome a son importance) est sous le coup d’une malédiction familiale qui remonte à son arrière-arrière-grand-père voleur de cochon. Parce qu’il se trouve toujours au mauvais endroit au mauvais moment, il est envoyé au camp du Lac Vert et y creuse, jour après jour, des trous d’1m50 sur 1m50 en plein milieu du désert. Nul besoin d’en dire plus : une mécanique narrative se déroule qui, de péripéties en rebondissements, croise une institutrice devenue criminelle, une sorcière rêvant de boire l’eau de la rivière qui coule à l’envers, des pêches au sirop et un spray supprimant les mauvaises odeurs de basket. Au fil de l’histoire, la question de la liberté de chacun face au poids des héritages familiaux – ou comment se libérer d’un destin tragique. Et surtout, que faire une fois cette liberté acquise ? Quels désirs suivre, vers quels endroits aller une fois la malédiction levée ? Plus de bon ou mauvais endroit et moment, simplement des désirs à (oser) suivre. Des histoires à inventer. On pourrait croire qu’il ne s’agit là que d’une énième histoire qui finit bien et qui donne de l’espoir aux solitudes, enfantines ou adultes – serait-ce si terrible d’ailleurs, si ce n’était que ça ? Mais c’est oublier l’art et la manière de raconter cette histoire qui, oui, finit bien (nul besoin de suspense ici). Or, ce qui compte avec les histoires, c’est la façon dont on les raconte.

Et en la matière, Olivier Letellier a depuis longtemps prouvé qu’il excellait, inventant un vocabulaire scénique singulier qui mêle théâtre de récit et théâtre d’objet. Au plateau, Fiona Chauvin et Guillaume Fafiotte se partagent une narration qui passe avec une allégresse grisante du tu au il en passant par le je, choral ou non. Chacun raconte l’histoire de l’autre, l’incarne ou lui donne la réplique pour que le spectateur en vienne, lui aussi, à dire je. C’est que l’intention du metteur en scène est claire : raconter des histoires, c’est d’abord les raconter à quelqu’un. Et Letellier d’assumer la nécessité, dans l’art du conte, d’une adresse directe, rendant possible, dans un second temps, l’incarnation. Décrire un univers avec les mots avant d’y plonger et d’en sortir à loisir, faire du langage un seuil pour l’imaginaire que chacun s’amuse à franchir. Et puis il y a ce frigo, au centre d’un plateau quasi nu (seul un plancher figure le sol désertique) que les deux comédiens manipulent. Troisième partenaire distancé que cet objet qui acquiert tour à tour une fonction symbolique, allégoriques, référentielle ou simplement ludique. Opérant un décalage supplémentaire dans la narration, il permet de créer des images poétiques tout en distançant la fiction – desserrer les rouages d’une mécanique narrative pour y créer du jeu, espaces libres sans lesquels tout s’enraye.

 

Au spectateur, alors, de s’emparer de ce jeu pour oser, lui aussi, choisir l’endroit où il veut être et s’abandonner, en compagnie du Théâtre du Phare, au plaisir des histoires partagées.

 

Photos : Christophe RAYNAUD DE LAGE

20 juillet 2019

About Author

clarmet


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Les Dernières critiques
Archives
Partenaires