Un pari d’un franchement tu
Critiques, Malte Schwind

Un pari d’un franchement tu

Swann s’inclina poliment de la Cie Franchement, tu se joue au 11 Gilgamesh-Belleville durant le Festival OFF d’Avignon à 22h25. Par Malte Schwind.

La mise en scène de Nicolas Kerszenbaum se fonde sur un pari qui consiste à faire incarner Swann par le public. Pari noble dans le sens où le rôle de celui qui incarne « comment le monde devrait être » est donné aux spectateurs. C’est eux qui seront dans une hauteur face à la scène qui, elle, incarne ces personnages méprisables des Verdurins et Cie. Une réflexivité agréable à voir sur le milieu théâtral qui se prend toujours pour la partie bonne et intelligente et une belle humilité, car ce n’est pas fait avec démagogie. C’est vrai. Pari noble d’autant plus que le risque est gros, mais on ne peut qu’admirer la prise de risque dans ces temps sécuritaires et concurrentiels, les formes esthétiques incluses.

Le fond de scène est bordé par des néons qui changent de couleur durant le spectacle. À cours, une sorte de tréteau avec des fleurs et des oiseaux. Ce sera l’espace privilégié d’Odette. Quelque part son appartement où elle pourra se promener nue. À jardins des instruments de musique, notamment le piano indispensable pour la « sonate de Vinteuil » qui fout une névralgie faciale à Mme chaque fois qu’elle l’entende. C’est drôle, Proust ! Et au milieu, un banc sur laquelle le salon des Verdurins se déroule avec cette socialité nauséabonde bourgeoise qui depuis Proust a gagné sa domination et hégémonie absolue. Sabrina Baldassarra, Marik Renner et Gautier Boxebeld l’incarne bien, cette socialité, et on est forcé de reconnaître qu’aussi caricatural cela puisse paraître, c’est bien là une réalité.

Le spectacle se déroule ainsi en alternance entre le salon bourgeois qui se livre aux plus grande des bêtises bavardes et l’histoire d’amour de Swann pour Odette. Dans le salon des Verdurins, l’artiste y est mesuré selon son succès, l’injustice sociale est une fatalité et la vie consiste dans le but unique d’une ascension sociale caractérisée par l’accumulation d’une richesse. L’humour grinçant de Proust, sa moquerie, y est rendu pleinement.

Nicolas Kerszenbaum fait le choix de traiter l’histoire d’amour et le récit que Proust en fait et qui est adressé à la deuxième personne singulier aux spectateurs la plus part du temps au micro avec un travail musical important. Les lumières non plus ne laisse pas sur sa faim. Changements nombreux et colorés, la lumière désignant le changement entre les espaces de narration et le jeu dans le salon bourgeois. Et c’est là que le pari prend peut-être un hic. C’est ce traitement esthétique qui éloigne l’adresse et la narration dans quelque chose de formel. Nous avons vite compris le mécanisme de ce travail de lumière et on est amené à penser qu’un plein feu, quelque chose de visuellement moins spectaculaire aurait peut-être pu nous laisser l’espace de se prêter au jeu du tu. La projection de la voix de Swann venant du public dévie quelque part l’intention noble qui est proposée au spectateur au départ, car là aussi, on se rend compte que ce n’est pas réellement à nous qu’on s’adresse car une voix répond à notre place. Pari donc qui est contrarié par son propre traitement esthétique, la lumière et le son. Les affects et la pensée que traverse Swann s’éloigne d’une puissance réelle dans une chose un peu cosmique et abstraite et n’arrivent pas à nous atteindre. La musique est souvent trop spatiale et les lumières un peu trop peep-show pour que l’adresse puisse trouver celui auquel les mots sont adressés. On reste donc spectateur de l’expérience de Swann.

Mais on ne peut que saluer la prise de risque de Kerszenbaum et souhaiter qu’il le poussera plus loin et plus radicalement la prochaine fois où le tu sera réellement tu.

Le spectacle s’achève sur ces derniers mots :

MADAME VERDURIN. Vous avez cherche a survivre, vous avez survécu. Puis vous avez cherche a vivre, et vous avez vécu. Ensuite vous avez voulu la reconnaissance, et vous avez été reconnu. Et alors, vous avez trouvé votre petite maison a Balbec, et vous avez profite d’une simplicité que vous pouviez enfin goûter.

ODETTE. Mais pour aimer ? Ou être aime ?

Et nous invite ainsi à regarder notre vie en cours et à nous demander vers où nous désirons la diriger vraiment.

20 juillet 2019

About Author

malteschwind


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Archives
Partenaires