Avec un cul pareil, je risque pas de m’envoler
Critiques

Avec un cul pareil, je risque pas de m’envoler

A Vedène, du 16 au 23 juillet, Outside de Kirill Serebrennikov rejoue l’envol du photographe chinois Ren Hang. Un hommage pop déjanté et impertinent. Par Chloé Larmet

Il ressemble en tous points à Noureev : collants noirs à bretelles, t-shirt blanc moulant, une chevelure digne d’une pub pour shampooing contre les pellicules. Une différence toutefois, notable : son cul, énorme. Un danseur étoile avec un cul pareil, c’est du jamais vu. L’avantage, c’est que s’il lui prenait l’envie de sauter par la fenêtre, il resterait coincé.

Ce constat à la logique imparable donne le ton de la dernière création du controversé Kirill Serebrennikov, pour la troisième fois invité au Festival d’Avignon et demeuré cette année en Russie où il est interdit de sortie de territoire. Il y a deux ans de cela, le directeur du Gogol Center s’intéresse au travail d’un jeune photographe chinois : Ren Hang. Ses photographies exposent des corps imberbes, nus et s’amusent à les combiner pour créer des images d’un esthétisme certain et d’une impudeur assumée. Découvrant dans cet œuvre « un monde tout à fait particulier, en rapport avec la poésie du corps humain », Serebrennikov apprend que Ren Hang est aussi poète et formule alors le désir de construire un projet de théâtre avec lui. Le rendez-vous est fixé. Deux jours avant leur rencontre, le 24 février 2017, Ren Hang saute du quatorzième étage d’un immeuble où il avait l’habitude de faire des séances photos. C’était le jour de son anniversaire. Pour Kirill Serebrennikov, le choc est immense. « C’est terrible : vous devez rencontrer quelqu’un, vous prenez contact avec lui, vous êtes déjà convenus de tout, et il se tue, il se jette par la fenêtre… »

Ce projet de théâtre, ce sera finalement Outside. Sur le plateau, deux comédiens – l’un russe, l’autre chinois – donnent corps à cette rencontre avortée entre les deux artistes. L’un est enfermé dans sa chambre, discutant seul avec une ombre qui prend un malin plaisir à lui répondre et regarde le monde du dehors au travers d’une fenêtre, l’autre a l’air beaucoup plus détendu maintenant qu’il a fait le grand saut et qu’il n’a plus à s’embarrasser d’être vivant. Autour d’eux, une dizaine d’interprètes, danseurs et musiciens – nus, ou presque. Par le fantasme de la scène, les deux artistes se rencontrent et entraînent le spectateur dans le monde poétique de Ren Hang revisité à la sauce Serebrennikov : un goût d’absurdité kitsch et beaucoup d’impertinence. A coup de monstre vert en paillettes, de têtes de cochon à faire cuire plusieurs heures et de bites serrées dans des collants fluos, le metteur en scène russe rend un hommage digne de ce nom à Ren Hang et s’envole avec lui. La scène est pop, on chante dans des robes à paillettes ou nue sous un manteau de fourrure, les talons aiguilles clignotent et les culs (d’hommes, surtout) sont moulés dans des strings en cuir. Outside envoie du lourd (au sens propre) et révèle au spectateur l’univers trash et poétique de Ren Hang.

L’univers en question, Ren Hang l’a construit en dehors des sentiers battus. Autodidacte, il commence à prendre en photo ses proches, leur demandant de se déshabiller et inventant, avec eux, des images où des corps imberbes s’exposent avec une crudité franche et amusée.

« Je ne veux pas que les autres aient l’impression que les Chinois sont des robots sans bites ni chattes, ou qu’ils ont des parties génitales mais qu’ils les cachent comme des espèces de trésors secrets. Je veux dire que nos bites et nos chattes ne sont pas du tout une gêne. » Ren Hang

Si le pouvoir chinois s’intéresse rapidement à son travail et fait tout pour le museler, le propos de Ren Hang ne se revendique pas explicitement du politique. Il l’est, de fait. Ren Hang, quant à lui, fait croire à sa mère qu’il travaille dans un bureau et explique à ceux qui l’interrogent qu’il prend des photos parce que cela le rend heureux. Un point c’est tout. Il aime danser sur de la techno, les hommes en tenue de cuir et photographier ses amis, nus sur des toits d’immeuble. Bonheur éphémère de ces prises de vue qui lui font oublier le reste – la dépression, les peurs, les incapacités. Ses poèmes sont le reflet de ce versant sombre et Serebrennikov s’emploie avec intelligence à en déjouer le pathos par le plateau. Les corps impudiques qui, sur le papier glacé des photographies, composent un formalisme étrange et décalé sont tout autres sur la scène du metteur en scène russe et y gagnent une impertinence folle et jouissive. Tandis que le pouvoir autoritaire reste à la porte, on joue à « faire l’image ». Et les interprètes de reconstituer tour à tour les photos les plus célèbres de Ren Hang. Mais, justement, ce n’est qu’un jeu. Ajoutant ici du kitsch, là de l’auto-dérision, Serebrennikov redonne vie à l’œuvre d’un artiste avec un sarcasme délicieux qui ne se prend pas au sérieux. L’ambition n’est pas de présenter un artiste ou d’en faire le catalogue raisonné mais de le rencontrer au travers d’une création, puisqu’il n’est plus possible de le faire autrement.

« Si la vie est un abîme sans fond, lorsque je sauterai, la chute sans fin sera aussi une manière de voler » Ren Hang

Loin de tout « pathos tête de nœud », Kirill Serebrennikov s’envole. Et nous aussi, p’tits et gros culs confondus.

 

 

22 juillet 2019

About Author

clarmet


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Archives
Partenaires