Critiques, Yannick Butel

Algérie-France… une partie jamais terminée


Et le coeur fume encore, compagnie Nova.

Mise en scène Alice Carré et Margaux Eskenazi

Festival d’Avignon Off 2019, Gilgamesh.

Par Yannick Butel


 

Qu’est-ce qu’un collectif de théâtre pourrait faire de l’histoire d’amours et de haines entre l’Algérie et la France ? A quoi tient qu’un groupe de jeunes comédiens et de comédiennes, héritiers et protagonistes, s’empare d’une histoire et en fasse un « spectacle » ? Sans doute attentif à un héritage, et donc « un temps qui ne passe pas », la compagnie Nova présentait au Gilgamesh Et le cœur fume encore, mis en scène par Alice Carré et Margaux Eskenazi. Un peu moins de deux heures qui reviennent sur les liens de deux peuples voisins, unis par les rives de la Méditerranée. Deux heures où d’Alger la blanche à Marseille, d’un port à l’autre, du bled aux barres HLM de Mantes la Jolie, de 1954 à 1962, aucun livre d’histoire n’a pu écrire un chapitre partagé jusqu’à aujourd’hui. Histoire sans fin où, pour l’Algérie comme pour la France, comme l’aurait écrit ailleurs Heiner Müller, « les pensées sont des plaies dans le cerveau, le cerveau est une cicatrice ».

 

Colonisée, rendue à son indépendance après une « sale guerre », source d’une immigration forte en direction de la France depuis plusieurs décennies, l’Algérie vit aujourd’hui, un hirak (un mouvement) depuis le 22 février 2019 qui exige d’un potentat archaïque, lié aux ruines du FLN, qu’il en finisse avec une histoire, avec un passé. Une histoire où l’Algérie-française est au commencement d’une tragédie et d’un drame qui n’a jamais fini de hanter les deux pays. Hanté, dis-je, puisque pour l’un et l’autre, ce « pays tiers » que fut « l’Algérie-Française » a multiplié les zones de ruptures entre deux communautés qui, à coup de décrets et de paroles trahies auront vécu une agonie qui se prolonge. Faisant des uns et des autres les orphelins d’une « mère et d’une patrie » qui les rejetaient. Dans cette histoire tumultueuse et triste, violente et amère, c’est ainsi l’une des tragédies contemporaines les plus vives qui s’est écrit et s’écrit, là où les pères et les fils, les héritiers des deux camps, de génération en génération, s’affrontent à l’endroit de la mémoire, du souvenir, au jour le jour aussi, au quotidien, dans l’échange des regards, dans l’affrontement récurrent et symbolique de frères tels Abel et Caïn. Tragédie shakespearienne avec ses terrains d’affrontements pendant une longue guerre, drame intime aujourd’hui avec ses faits-divers… l’histoire de la France-algérienne ou de l’Algérie-française est un symptôme, un mal clinique, une tumeur et un cancer, liés à la colonisation et à l’incapacité politique. Histoire d’un aveu qui ne cesse d’être différé ou qui arrive trop tard, et qui fait de la parole et du dialogue le lieu de la mutilation de la vérité historique. Vérité qui, selon que l’on soit d’un camp ou d’un autre, d’un pays ou d’un autre, trouve toujours deux façons de s’exposer, de se dire, d’être nommée. Guerre de libération nationale ou terrorisme ? Révolution nationale ou Guerre d’Algérie ? Entre Franz Fanon ou Henri Alleg ? « Nommer » ici revient à cliver l’Histoire et, toujours aussi, l’actualité.

 

Au plateau, cette histoire, précédée d’un préambule par le collectif qui explique leur démarche ou enquête, est brassée à travers une succession de tableaux qui forme une fresque d’hier à aujourd’hui. Leur question tient sans doute davantage au silence qui entoure cette histoire et, donc, le temps de la représentation aura à voir avec l’apparition d’une parole. Paroles de ceux qui ont vécu et se taisent. Paroles anonymes qui vont écrire un récit que l’on ne trouve pas dans les textes officiels. Paroles qui, à défaut d’être vraies ou vérifiables, pas plus pas moins que le récit officiel, sont articulées à des accents de sincérité. Là tient l’essentiel de Et le cœur fume encore. Dès lors, chacun des tableaux sera à regarder comme une séquence qui problématise ce nouveau récit. De la scène des appelés perdus un soir de Noel au fin fond de la campagne algérienne, en passant par l’écho lointain des discours du Général, du foyer d’anciens combattants, à la parole des harkis, de l’attentat du Casino de la corniche le 9 juin 1957, à l’interruption du match France-Algérie (4-1) par l’envahissement du terrain par un jeunesse black blanc beurre, des ressentiments d’ex de l’OAS, des confidences de membres du FLN et MNA, etc… se succèdent donc des fragments de vie qui tentent d’expliquer et de s’expliquer ce qu’il en est d’une histoire qui se trouve en chaque plis de la vie d’aujourd’hui. Soit une succession syncopée d’événements et de témoignages, sortis des archives ou « rejoués » sur scène où l’on donne à voir une douleur, un ressentiment, une mémoire, une critique. Et le cœur fume encore est ainsi la tentative, non pas de mettre un nom, de ramener cette histoire à un seul nom, mais plutôt de faire sentir une confusion, un tumulte, un inachèvement… Un peu comme si, en définitive, tous et toutes venaient à sortir d’un tunnel. Essayer de voir le bout du tunnel serait en quelque sorte l’un des enjeux de cette pièce écrite par ceux qui la jouent. Textes de voix, donc, prises dans le maelstrom d’émotions et de sentiments privés qui n’avaient pas droit de citer.

 

Et de regarder la scène de commémoration des 30 ans dans une salle des fêtes comme un modèle de catharsis avortée où une « animatrice positive » essaie d’installer une parole pacifiée sans parvenir à trouver les mots justes. Moment drôle et plein d’une émotion forte qui se délivre. Et de voir dans la scène du père et du fils, lui le père l’algérien ouvrier chez Renault qui a appelé son fils Olivier pour augmenter ses chances d’intégration comme l’un des instants les plus poignants de cette pièce. Moment où dans la rupture consommée entre les deux hommes, le père qui lui parle en arabe sait que son fils ne le comprendra pas lui qui parle le français. Instant où la langue fait obstacle, fait frontière… rappelant que le père est d’Algérie, que le fils est d’ici sans pour autant être d’ici. Moment où l’utopie espérée accouche d’une atopie cruelle.

 

Et soudain, ne pas comprendre les rires de la salle. Ne pas comprendre les gloussements d’une bande qui s’amuse de tout et de rien sans discernement. Sons terribles que ces rires qui disent l’infortune des acteurs de devoir subir l’incompréhension. Ces rires ne sont pas seulement perturbateurs. Ils marquent surtout une distance avec un drame qu’ici et là on confond avec une comédie, une farce. Et d’imaginer enfin qu’à même la salle, le clivage entre deux communautés qui partagent la même histoire se fait entendre toujours, encore, toujours, encore, toujours… Putains de spectateurs !

 

Reste la voix de Ferré, entendue quand il chante La Mémoire et la mer, où l’irruption de la tristesse et de la nostalgie…

Au prisme de l’art, de Kateb Yacine, de Serreau, de La Bataille d’Alger, de l’évocation des Paravents de Genet, du procès de Jérome Lindon pour la publication du Déserteur, etc., le collectif d’acteurs de la compagnie Nova aura souligné un rapport à la parole qui demeure censurée. Paroles interdites qui, le temps d’un peu moins de deux heures, auront été libérées. C’est joué avec vivacité.

23 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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