Critiques, Yannick Butel

Orphelins… le théâtre des « décadrés »

Orphelins, La compagnie La Cohue

Gilgamesh. Festival Avignon. Par Yannick Butel

Dans l’agonie qu’est le festival d’Avignon quand le peuple des estivaliers fout le camp et bat en retraite devant une population autochtone qui réclame sa ville avec l’arrogance de ceux qui ont essoré les comptes des férus de théâtre ; à même les affiches, feuilles de salle et autres tracts etc. qui ressemblent maintenant à des tas de feuilles mortes sur lesquels les engins mécanisés de la voierie se jettent comme des vautours nettoyeurs, le Off avec ses plus de 1600 propositions n’en a pas terminé.

Oh, habitants d’Avignon qui roulaient plus vite et frôlaient dangereusement les gens que vous identifiez comme des étrangers, que vous méprisez avec superbe de vos scooters… hé, petits commerçants aux propos fachos qu’on entend dire, sans autres travestissements : « Encore quelques jours et c’est fini tout ça »… Petits commerçants qui me rappellent que vous êtes de ceux qui lorgnent « l’argent, le beurre et le cul de la crémière », vous le petit peuple des sourires domestiques et des pensées puantes qui votait hier FN, aujourd’hui RN… On risque de vous emmerder encore quelques jours, vous contraignant à quelques minauderies puisqu’ici tous nous sommes clients et Roi comme vous l’avez appris par cœur et que le dernier euro en poche vous le lorgnez.

Et c’est au Gilgamesh que la tribu des spectateurs nomades pourra encore se déplacer pour voir Orphelins de la compagnie La Cohue formée et créé en 2009 par la comédienne et metteure en scène Sophie Lebrun accompagnée par Martin Legros, Céline Orel, Julien Girard tous passés, ou presque, par l’Actea, à Caen. L’Actea, une école d’acteurs, dont on doit l’éclosion à Jean-Pierre Dupuy dans les années 80 (ancien de Jeunesse et sport, activiste de l’éducation populaire, acteur et comédien, 80 piges, qui répète actuellement un Fin de Partie avec son pote René Paréja. Jean-Pierre Dupuy, aujourd’hui Président de l’Insensé).

Avec Orphelins, pièce de l’auteur irlandais Dennis Kelly, La Cohue nous met à l’endroit d’un « quartier qui craint », quelque part au sein d’un taudis ou d’un logement social où « s’en sortir » relève de la quête d’un graal dont on sait que c’est mission impossible. Là, en lieu et place d’un appart tout pourri par les déterminismes sociaux et raciaux, Liam, Helen et Dany réfléchissent à eux seuls le syndrome de la crise et condensent toutes les crises : morales, affectives, économiques, sociales, politiques, etc. Ou quand le « foyer », un peu familial, est une excroissance des foyers d’accueil, l’ombre de vies toutes foutues, le spectre d’existence crades reçus en héritage direct sans même avoir besoin de parents qui font de vous des héritiers. Ici, Liam, Helen, Dany… c’est un peu comme la quintessence de ceux qui, dirait-on il y a longtemps, sont sans naissance. Jetés au monde… et illico à la rue, ils apprennent à ne pas pleurer, mais à trouver une issue. Ça s’appelle la survie pour des « sous-vies » comme le penserait le « petit président » quand il songe aux vies en échec. « Sous-vies » (dit aussi « cas sociaux ») Concept anti-Rolex développé par les « sur-hommes ». À mon époque, les « petits » comme ça, dits encore les « pauvres » entraient dans la catégorie des Lumpen qu’ont pensée Marx et Engels.

Et de voir chez Dennis Kelly, comme chez d’autres auteurs anglais qui ont formé la bande des « jeunes hommes en colère », un commentateur des effets de la politique ultralibérale de Thatcher. Liam, Helem, Dany… l’ont en définitive pour mère la dame de fer qui, en héritage, leur aura laissé le « démerdez-vous » comme règle et principe de vie.

Dans un appart, Dany et Helen, en tête à tête, devant un diner amoureux, ressemblent à ces couples que la société de misère produit à la chaine. Dans les assiettes, sans doute une tranche de saumon sous plastique estampillée du logo d’un grand distributeur. Saumon élevait aux farines animales sans goût et qui ramène à la réalité des vies copiées et imitées. La salade elle-même a dû « pousser » hors sol. Ça aurait pu néanmoins être une soirée sympa, de celle dont on apprécie l’extra dans un quotidien fait d’habitudes et de traintrain… Sympa jusqu’à ce que Liam, le frère d’Helen, couvert de sang, ne débarque tremblant. Genre mec speed, shooté ou en limite d’un état psychotique là où sa sœur et son compagnon sont justes névrosés. Et de l’entendre raconter et expliquer l’accident et la présence du sang sur le Tee shirt… le sang, c’est celui d’un Paki (pakistanais). À partir de là, l’histoire s’enraye, bégaie, le tête à tête amoureux foutu, le trio, dans un engrenage infernal, se met à dérailler… le traintrain quoi ! Sauf que là, dans ce merdier que devient la soirée, se révèle la nature des relations entre eux. Relations et identités, identifications, précisément, de leurs intérieurs de leur âmes damnées. Dany tout d’abord, le type qui aspire à respirer normalement dont on sait qu’il a été agressé récemment. Genre faux-calme. Helen, la femme en cloque qui s’interroge sur la nécessité du second enfant. Froide choquée par la vie, elle, c’est la femme qui semble avoir la tête sur les épaules. Et enfin son frère Liam : le cassé, le brisé, le fliqué, le type qui, d’un bout à l’autre de sa vie sera toujours le type aux emmerdes.

Et le temps de découvrir ces « caractères », le récit se fait plus précis. Liam couvert de sang n’a pas porté assistance à un Paki, mais lui a pété la gueule. C’est un Paki de la bande qui avait emmerdé Dany, et il lui a réglé son compte. Le Paki, il le séquestre dans un garage après l’avoir salement amoché.

Le temps de la représentation sera le temps de l’aveu. La manière dont Dany et Helen vont lui « tirer les vers du nez ». Le temps que l’accident devienne une affaire familiale où l’on se porte assistance mutuelle. Le temps qu’un accident devienne une affaire criminelle. Enfin le temps où dans la langue même, le « on » et le « nous » que forme cette petite communauté, se fragmente, et fasse apparaître les pronoms de la solitude et de l’isolement : le « Tu », le « toi », le « je »… qu’on entend comme les marques de reproches, de haines, de rancoeurs, de jalousies… C’est un merdier sans nom que ce monde des bas-fonds promis à l’absence d’horizon. Et ce n’est pas, désolé les critiques, un thriller. Non, ce n’est pas une affaire policière car les flics ici sont absents, évoqués comme une menace qu’il faut éviter. Les flics sont loin et avec eux l’injustice arbitraire semble la chose à éviter. Non, ce n’est pas un interrogatoire de Liam par les siens. Mais une antichambre où il faut prévenir le débarquement policier. Le temps de l’aveu, c’est le temps de la complicité et de la mise en place du soutien que l’on se doit quand on a rien. Non, ce n’est pas un thriller, mais un road movie violent verbalement à la Tarantino, un putain de film à la manière de Haneke, là où le conflit, l’incommunicabilité, le refoulé, la brutalité surexposée, la dégradation… sont le lot commun d’existences ramenées au pessimisme radical. Putains de vies où le racisme n’est même plus le mot adéquate puisqu’ici le monde sauvage légitime toutes les pratiques de survie. C’est le monde non pas des timides, mais de ceux qui vont intimider. Faire peur ou crever serait la règle.

Au plateau, dans un tri-frontal qui brise les cadres de la représentation, les acteurs sont à vue, naviguent dans le public, interpellent le public au moment d’un break, se reconcentrent, vont se faire un café dont on ne sait plus s’il est celui de la pause ou celui qui vient au bout de la soirée foutue. Ça joue et les trois interprètes sont parfaits. Dirigés par la metteure en scène qui, derrière sa table et son ordinateur les organise et les rappelle à l’ordre textuel. Conditionnement du jeu et diktatur du texte s’exercent sur les deux comédiens et la comédienne qui semblent résister à la poigne qu’il sente sur eux. La table de formica, les chaises assorties, la nappe de toile cirée, la bouteille de pinot blanc, plus loin le micro-onde et la cafetière… tout est emprunté au réel qu’Orphelins a juste déplacé vers l’air de jeu. On pense bien sûr, à une sorte de théâtre forum là où le théâtre s’écarte de la fiction pour laisser passer les pulsions de vie. Et d’où je suis, je vois les visages des spectateurs qui se tordent et s’imprègnent de tout ce flux de puanteur et de douleurs. La manière dont les yeux des spectateurs participent à ça qui est notre show. Le temps de ce théâtre-là, Orphelins aura assemblé en famille un public rattrapé par un trauma. C’est violent tout ça. C’est habile aussi. Ça parle à l’endroit des consciences de chacun. Et dramaturgiquement, dans l’affaissement des frontières scène-salle, acteurs-spectateurs, Orphelins c’est avant tout une parenthèse spatiale et temporelle où tout se mêle soudainement. Un théâtre décadré, sorti de sa boîte noire pour faire surgir les décadrés.

24 juillet 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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