Critiques, Jérémie Majorel

Entrée en matière : De l’Ève à l’eau d’Angélique Clairand & Éric Massé

De l’Ève à l’eau d’Angélique Clairand & Éric Massé, Théâtre du Point du jour (Lyon), 5-14 novembre 2019. Par Jérémie Majorel

 

 

La vieille Ève ne peut plus continuer à vivre dans sa ferme. Le médecin diagnostique ce qui s’apparente à une maladie d’Alzheimer. Sa mémoire du présent immédiat s’estompe au profit de la reviviscence d’un passé lointain. Ève la bien nommée amorce donc une « rétro-genèse ». Elle se remet à parler le dialecte poitevin de sa prime jeunesse, projette autour d’elle des scènes marquantes de sa vie antérieure. Sa fille apprend par ce biais que son père n’est pas celui qu’elle croyait … Elle est contrainte de mettre sa mère en EHPAD où un aide-soignant d’origine sénégalaise, lui-même aux prises avec le mal logement, s’occupe d’elle.

 

Ce sujet en particulier et le monde campagnard d’une manière générale hantent peu les plateaux de théâtre, alors que le cinéma, pas seulement documentaire (Raymond Depardon), s’en empare de plus en plus, comme en témoignent les succès récents d’Au nom de la terre et de Petit Paysan, dans deux registres différents.

 

La singularité du geste d’Angélique Clairand et d’Éric Massé, sa nécessité et même, osons le mot, sa sincérité, est de passer par le biais de la langue, comme dans cette séquence particulièrement réussie, touchante parce qu’elle touche juste, où Ève parle en patois à l’aide-soignant qui lui répond en ouolof. Ils ne se comprennent pas mais font par là même beaucoup plus que se comprendre. Transféré dans cette marge qu’est devenue la campagne française, on retrouve ici le croisement qu’avait opéré Bernard-Marie Koltès dans une scène magnifique de Combat de nègre et de chiens (1979) entre l’allemand de Léone (un dialecte alsacien dans la version originelle) et l’ouolof d’Alboury, quelque part en Afrique noire.

 

Entendre parler patois d’un bout à l’autre d’une pièce est chose proprement inouï au théâtre, d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici d’en faire une ficelle comique, usée jusqu’à la corde depuis Charlotte, Mathurine et Pierrot chez Molière jusqu’aux superproductions des Bodin’s. Les mises en scène les plus clairvoyantes de Don Juan évitent de rendre ridicule le trio paysan. Les Bodin’s, eux, n’y vont pas avec le dos de la cuillère et côtoient sur M6 L’Amour est dans le pré.

 

Non, le patois, ici, c’est « une langue, donc un monde », le vecteur même de la « rétro-genèse » d’Ève. Le patois entraîne dans son sillage une scénographie de Johnny Lebigot qui glisse du naturalisme vers un espace mémoriel, ou plutôt qui ménage une indistinction entre les deux : blancheur clinique d’une chambre d’EHPAD d’un côté, grande pièce à vivre d’une ferme de l’autre. Le patois imprègne également un public qui en apprend au fur et à mesure quelques rudiments, pour peu d’adopter une position active et d’apprécier la variation concertée de la présence ou de l’absence des surtitres.

 

Le spectacle tient et se tient, puise sa force, dans la manière dont chaque comédien s’ouvre à un rapport d’étrangeté à la langue. Pour Angélique Clairand (la fille d’Ève) et Éric Massé (le médecin), le dialecte poitevin touche à une nécessité autobiographique – là où l’autobiographie atteint une dimension sociologique, celle des transfuges de classe. Pour Hélène Schwaller (Ève), d’origine alsacienne, ce patois est ce qu’on pourrait nommer une véritable langue de composition. De son côté, Mbaye Ngom (l’aide-soignant), parfaitement francophone, retrouve ce qu’on imagine être son ouolof maternel. Adèle Grasset (fille de ferme) se détend quant à elle en chantant des folksongs sur une gratte.

 

Les tout nouveaux directeurs du Théâtre du Point du jour à Lyon réussissent donc leur entrée en matière. Et il faut prendre cette expression à la lettre. Aucune fausse pudeur, dans leur spectacle, avec la merde, le caca, le purin, le fumier, dont l’équivalent au niveau de la langue sont les accès logorrhéiques, orduriers et obscènes d’Ève ‒ ses « coprolalies ». Pour la suite, « merd(r)e ! »

7 novembre 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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