Critiques, Jérémie Majorel

Tarnac, son groupe, ses tubes

 Taïga (comédie du réel) d’Aurianne Abécassis & Sébastien Valignat, NTH8 (Lyon), 14-16 novembre 2019. Par Jérémie Majorel

 

Il y a un génie du titre et du sous-titre, comme on parle aussi parfois d’un génie du lieu : « Taïga », version abrégée d’« opération Taïga », nom de code donné à l’arrestation le 11 novembre 2008 par 150 policiers d’un « groupe » étiqueté « anarcho-autonome » résidant à Tarnac. Le nombre d’habitants de cette commune corrézienne équivaut à peu près au double de celui des forces de l’ordre ainsi déployées, sous les feux médiatiques. « Taïga », à la base formation végétale s’épanouissant en Sibérie, dit assez à soi seul dans quel fantasme de reviviscence d’un terrorisme d’extrême gauche la DST, aux ordres de Michèle Alliot-Marie, sous présidence Sarkozy, s’est engouffrée, et son « opération » avec.

« Comédie du réel » résume de son côté l’aubaine et l’obstacle qu’a su saisir et surmonter la compagnie de Sébastien Valignat, nommée non sans humour Cassandre, et qu’on peut expliciter via un passage du dernier opus du Comité invisible : « C’est très compliqué maintenant que la satire est devenue réalité. On a vraiment essayé de rire de ce qui était en train de se passer mais on n’arrivait pas à tenir le rythme. Ce qui se passait était beaucoup plus drôle que tout ce qu’on pouvait imaginer. Donc on a décidé de lâcher l’affaire, de les laisser jouer leur comédie, et nous ferons la nôtre. » (Maintenant, La Fabrique, 2017, p. 8, propos des créateurs de South Park désemparés depuis l’élection de Trump)

Tout en ayant conscience qu’avec Tarnac le « réel » dépasse non seulement la fiction mais aussi la « comédie », Sébastien Valignat et ses acolytes ne lâchent pas l’affaire, ni les vertus caustiques, clarificatrices, de la satire. Leur spectacle s’adresse aussi bien à ceux qui connaitraient son déroulement sur le bout des doigts, de 2008 à 2018, qu’aux autres qui l’auraient déjà oubliée parmi le flux des chaînes d’infos en continu.

Par cette arrestation monstre, la DST reprend du galon au moment de devoir fusionner à son corps défendant avec la DCRG. Elle tire à son profit la couverture médiatique. Sur un écran au lointain est rediffusé le 20h de l’époque sur France 2. Mais plutôt qu’un document brut ainsi livré, c’est la tête de Maxime Bonnand qui remplace celle de David Pujadas, et l’acteur filmé en direct côté jardin répète en playback les propos du présentateur. C’est à la fois hilarant et dévastateur, un démontage en règle, mais drolatique, de la fabrique de « l’information ».

La pose de crochets en fer sur les caténaires d’une ligne TGV suscite un procès-fleuve, où l’antiterrorisme permet bien souvent de contourner le droit, jusqu’à la relaxe générale, dix ans plus tard, un fiasco policier et politique. Il a donc fallu à la compagnie Cassandre faire des choix, trancher, trouver son rythme : trop rapide, et on saute à pieds joints dans le boulevard ; trop lent, et on s’embourbe dans le théâtre documentaire à visée pesamment didactique. Délimiter une durée, 01h45, déplacer la focale en amont de l’arrestation, un premier avril 2008, dans les locaux d’une DST à la recherche d’un poisson qui ait la grosseur de ceux que traque la DCRG, puis faire un gros plan sur l’arrestation médiatique, avant d’opérer des focus concertés sur les gardes à vue qui n’en finissent pas, les détentions provisoires, le soupçon autour d’un emballage de lampe-torche, la qualification contestable de « terrorisme », un témoin anonyme qui tombe à pic, la mise en cause d’un livre publié, L’Insurrection qui vient, et s’attarder enfin sur le procès-verbal truffé d’inexactitudes retraçant l’itinéraire de Julien Coupat et d’Yldune Lévy le jour des faits, jusqu’à la découverte opportune dans une Marne en pleine décrue de tubes en plastique qui auraient permis le sabotage.

La scénographie Rubik’s cube de Bertrand Nodet offre un terrain de jeu et de discernement aux acteurs, aux spectateurs, et là encore comique et intelligence de la situation se renforcent l’un l’autre : des écrans de chaque côté de la scène et au lointain, une maquette de Tarnac montée sur roulettes qu’il est possible de filmer pour restituer l’« opération Taïga », un distributeur à café, celui des locaux de la DST, qui peut se convertir en chaire de tribunal où officie l’actrice Marion Aeschlimann, et bien d’autres surprises.

 

On alterne ainsi parodie d’une série policière des années 80 ou d’un feuilleton télévisé misogyne, exercice brechtien du jeu d’acteurs, Maxime Bonnant et Loïc Rescanière glissant d’un camp à l’autre au moment de la reconstitution calamiteuse des faits, et mise en relief des conflits d’interprétation autour d’un mot ou d’une chose, décisifs pour la suite du procès ‒ où il est démontré que « Foule sentimentale » d’Alain Souchon est une dangereuse chanson gauchiste avec les mêmes procédés, citations tronquées, associations d’idées, qui permettent d’épingler L’Insurrection qui vient. C’est le seul vrai tube du spectacle, que chantent en chœur à la fin Marion Aeschlimann, Maxime Bonnand, Tom Linton, Charlotte Ramond et Loïc Rescanière, tandis que défilent au lointain les unes successives de Libé, en un raccourci temporel fulgurant.

À voir un tel travail collectif on comprend la nécessité que le théâtre contemporain ait enfin quelque chose de Tarnac, mette son grain de sel, face à des publics d’hiver, mélancoliques, sur les pas de l’enquête de David Dufresne (Tarnac, magasin général) ou des billets de Georges Moréas dans le site du Monde, ainsi que des livres de Jean-Marie Gleize (Tarnac, un acte préparatoire) et de Nathalie Quintane (Tomates). Le texte d’Aurianne Abécassis vient lui d’être publié chez Lansman.

 

La compagnie Cassandre n’en rajoute pas sur le grotesque intrinsèque à ce procès, ses péripéties, ou les méthodes des policiers. En rajouter aurait paradoxalement désamorcé, par contrecoup, ce qu’a de réellement dérangeant aux yeux du pouvoir les choix de vie de ces jeunes gens (la ferme, le magasin général, l’absence de portables, etc.) et leurs pamphlets politiques qui refusent toute signature, toute assignation, autre que Comité invisible. Rendre le pouvoir plus grotesque qu’il ne l’est déjà aurait d’un même mouvement confondu l’ennemi en toc qu’il s’est construit avec l’original qui lui échappe. Et c’est toute l’adresse de Taïga (comédie du réel) appelé, on l’espère, à devenir un tube sur le plateau de Millevaches et ailleurs, pendant sa tournée :

Théâtre Jean Marais – Saint-Fons (69) : les 3 et 4 décembre

Maison des arts – Thonon les Bains (74) : le 21 janvier

Théâtre du Pilier à l’espace La Savoureuse de Giromagny (90): le 24 janvier

Les Bords de Scène – Espace Lino Ventura Athis Mons (95): le 31 janvier

Théâtre Roger Barat – Herblay (95) : le 4 février

Théâtre de Châtillon (91) : le 7 février

Centre culturel de la Ricamarie (42) : le 14 février

Anthéa, théâtre d’Antibes (06) : le 31 mars, le 01 avril, le 2 avril

16 novembre 2019

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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