Item de Tanguy nous laisse sans legs
Critiques, Jérémie Majorel

Item de Tanguy nous laisse sans legs

Item de François Tanguy, La Fonderie (Le Mans), 5-23 novembre 2019.
Par Jérémie Majorel

À l’instar de ce qui se passe sur le plateau, il existe de multiples façons d’entrer dans la nouvelle création de François Tanguy et son théâtre du Radeau, après Soubresaut il y a trois ans. Mais puisqu’il faut choisir, passons par un tableau, un roman et une chanson.

 

 

Le tableau, c’est La Leçon d’anatomie de Rembrandt, où sept apprentis-chirurgiens à fraises et à barbiches sont suspendus aux gestes et aux paroles d’un professeur chapeauté qui dissèque le bras d’un moribond, guidé par les pages d’un ouvrage savant, comme si on lisait dans ce cadavre, la plaie béante, à livre ouvert. Avant même que ne débute Item, on remarque de loin la présence de ce tableau, posé sur une table, parmi un fatras de chaises, de planches, de châssis, d’animaux empaillés, de fleurs séchées … On ne nous impose pas sa présence, même si celle-ci est remarquable, reconnaissable avec un peu d’attention. Libre à nous, dans le dernier tiers du spectacle notamment, d’y voir après-coup une figure matricielle : à plusieurs reprises, un regroupement, un essaim, autour d’une personne qui se dit à l’article de la mort, ou qu’on traite comme tel.

 

 

Le roman est celui qui occupe quasiment tout le dernier tiers d’Item : plusieurs extraits de L’Idiot de Dostoïevski. Je me souviens de Onzième (2011), où le duo Laurence Chable et Vincent Joly faisait déjà tout notre bonheur dans une veine qui oscillait entre absurde et burlesque (la fable du cancrelat dans Les Démons). La tonalité s’assombrit davantage cette fois. Citons juste ce passage :

 

‒ Oui, voilà : quand vous preniez congé, tout à l’heure, je me suis dit, brusquement : voilà, ces gens, c’est la dernière fois qu’ils existent, là, maintenant, oui, la dernière fois ! Et les arbres ‒ pareil … Tout ce qui existera, ce sera le mur de briques, le mur rouge, de l’immeuble de Meyer, le petit pan de mur jaune … ma fenêtre qui donne sur lui … eh bien tout ça, il faut que tu le leur dises … essaie, dis-leur : Tiens cette beauté … Toi, tu es mort, présente-toi comme un mort, dis-leur : ‟un mort a le droit de tout dire …” Vous ne riez pas ? (C’est Hippolyte qui parle.)

 

Génie d’André Markowicz, compagnon au long cours du Radeau, de rapprocher ici Dostoïevski, par un choix de traduction (« le petit pan de mur jaune »), et Proust, la mort de l’écrivain Bergotte dans La Prisonnière. Frode Bjørnstad le dit avec un vacillement, un timbre de voix absolument poignant. Mais cet émoi doit aussi beaucoup à ce qu’on peut entendre indirectement de la situation du Radeau, un propos d’allure testamentaire, puisqu’il est largement question dans l’ensemble de cette séquence d’un sujet de tableau à trouver (« le visage d’un condamné une minute avant la guillotine »), d’héritage à léguer et d’une maladie peut-être imaginaire, ou d’une maladie de l’imaginaire, en des temps chaotiques.

 

Quant à la chanson, mais je ne veux pas en dire trop, elle est quasiment murmurée à la toute fin du spectacle par les acteurs ‒ Frode Bjørnstad, Laurence Chable, Martine Dupé, Erik Gerken et Vincent Joly ‒ réunis autour d’une table, dans une lumière aux tons clair-obscur, un petit rideau de dentelle frémissant sous l’effet de l’air côté cour. C’est comme une ritournelle habitée par une angoisse qu’elle tente pourtant de dissiper. Ce pourrait être des forains autour d’un feu de camp en rase campagne. L’ouverture de Passim (2013) ‒ Laurence Chable disant sobrement un épisode de la Penthésilée de Kleist ‒ était la plus bouleversante que j’ai jamais éprouvée au théâtre et ailleurs. Ici, c’est donc cette fin chantonnée, dont on ne sort pas vraiment, et qui évoque une femme en chemise, tête rasée, pancarte Judenhure au cou, à Nuremberg, dans les années 1930. Après-coup, là encore ‒ mais Item, comme Onzième, comme Passim, comme Soubresaut, est une chambre d’échos ‒ résonne un autre passage de L’Idiot sur un « chevalier amoureux [qui] s’est même attaché un chapelet autour du cou, à la place d’une écharpe » … Mais je reviens au petit rideau de dentelle qui frémit pendant cette chanson mélancolique. Sa présence elle non plus ne s’impose pas, on peut simplement y porter attention. N’assiste-t-on pas dans cet espace vibratile aux derniers feux d’une mémoire, celle par exemple de Grüber montant Bérénice avec Gilles Aillaud en 1984 ? Un autre moment, c’est peut-être le fantôme de Kantor qui traverse en catimini l’avant-scène, et un de ses mannequins, mais en plus dégingandé, que se lancent tour à tour les acteurs.

 

Croquis de Tanguy

 

Silhouettes de profil, têtes de bélier ou de taureau, couvre-chefs indescriptibles, plumes de faisan, valise d’un être en partance, postiches à la Groucho Marx, costumes bouffants, « vieux boudoir plein de roses fanées, où gît tout un fouillis de modes surannées », vers italiens et allemands sans surtitres accessoires, vitre manipulée avec précaution par les acteurs (« ‒ Comment ? vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! » reproche ironiquement le poète au « mauvais vitrier » avant de briser sa marchandise avec un pot de fleurs), nappes de bistrot, mobilier vieillot, capharnaüm où se découvre soudain une clairière, Walser côtoyant Ovide, Beethoven le mugissement des vaches, etc. si le Radeau est traversé par la violence du monde et les soubresauts d’une histoire commune, que cet Item recèle encore d’itérations !

 

François Tanguy et vos camarades, ne nous laissez pas tomber, sombrer, on a besoin encore de vos coups de mains et de gueule, de vos embrassades, de vos banquets improvisés, de votre théâtre du dehors, de votre veille politique, un théâtre de l’âtre, précaire, indispensable « parole en archipel » où s’amarrent les démâtés de la vie, hospitalité inconditionnelle à tous ceux qui font humble métier de traduire, de passer d’une rive à l’autre, d’un item à l’autre.

 

Tournée :

 

Du 5 au 16 décembre 2019

T2G Gennevilliers 10 représentations

 

Du 8 au 16 janvier 2020

TNS Strasbourg 8 représentations

 

Du 11 au 15 février 2020

MC2 Grenoble 5 représentations

 

Les 11 et 12 mars 2020

CDN Besançon 2 représentations

 

Du 10 au 13 juin 2020

Théâtre de Garonne – Toulouse 4 représentations

 

18 novembre 2019

About Author

jmajorel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Archives
Partenaires