Item, le Me-ti de François Tanguy
Critiques, Yannick Butel

Item, le Me-ti de François Tanguy

Item, mise en scène de François Tanguy,
avec Laurence Chable, Frode BjØrnstad, Martine Dupré, Erik Gerken, Vincent Joly
La Fonderie, Le Mans, le 16 novembre 2019

Par yannick butel.


En tournée au théâtre de Gennevilliers du 5 au 16 décembre,
au TNS du 8 au 16 janvier,
à la MC2 Grenoble du 11 au 15 février,
au CDN de Besançon les 11 et 12 mars,
au théâtre Garonne du 10 au 13 juin 2020.


Ça ne serait pas grave si le théâtre n’était qu’un stupéfiant. Comprenons qu’il ne convoquerait que l’illusion et l’artifice ou ce qui tient à un amuse gueule en lien avec quelques modes de l’actualité. Mais Item de François Tanguy, joué par le Théâtre du Radeau à la Fonderie, est encore là pour murmurer, comme Brecht l’écrivait, que « le destin de l’homme c’est l’homme ». Et d’y entendre dès lors, alors que ce monde craque, que l’espoir va en se réduisant, va en se repliant et qu’il tient désormais et exclusivement à ce que chacun est capable de livrer soi-même. Et de voir les mêmes comédiens et comédiennes, d’une œuvre à l’autre, œuvrer à un corps de métier, eux-mêmes corps vieillissants de ce métier, venir avec fougue, fatigue, humilité et détermination, usant d’un burlesque mêlé à une gravité, confier que la roue tourne et que la chance a peut-être tourné. Le « peut-être » marquant indistinctement une fragilité et une incertitude… un presque « rien » qui renvoie encore à notre capacité à « traverser tous ces naufrages, à désosser avec les mots nos anxiétés ». A trouver une harmonie avec, juste, nous-mêmes, pour commencer.

Savoir se retourner

Au premier regard qui se pose pour la énième fois sur les amas de lignes et de cadres qui forment l’architecture ou la structure des rêveries de Tanguy ; à l’endroit d’un commencement incertain où quelque chose de familier réapparait du « décor » ; là où à la Fonderie tout n’est que recommencement et déménagement parce que le lieu du théâtre ne peut-être que celui du « dé-ménagement » à l’opposé du « ménagement et de l’aménagé » ; un halo à peine lumineux, soucieux d’entretenir la lumière naissante du tableau de Rembrandt, se porte sur ce qui s’apparente à La Leçon d’anatomie du docteur Nicolaas Tulp. Item s’ouvre ainsi sur une image qui devient le support dialectique d’un dialogue méditatif et poétique entre la nature, l’art et la science qui forment le tripode de la morbide Histoire.

Manière de voir ou de faire d’Item un diaporama des incisions que forme la convocation de divers récits lesquels livrent, comme la reproduction, une histoire de la perte des couleurs qui vaut au monde d’être une histoire des déboussolements (depuis que le rouge a pali) où s’entendent les voix littéraires d’Ovide, de Walser, de Plutarque, de Dostoïevski, de Goethe, de Brecht… tous figurant les savants d’une communauté atemporelle d’un observatoire, en quête non d’un sens, mais d’une déchirure où s’engager, d’une faille et d’un passage à exploiter… là où tout ramène à un seuil qui est la condition de l’aventure. Celle, peut-être, de la pensée, de l’amour de la pensée pour ce qu’elle dit de l’incertitude et de la folie des raisonnements.

Et disant cela d’Item, s’impose à la mémoire la sensation qu’il y a là, comme pour le Me-ti de Brecht, l’esquisse d’un écho au Livre des retournements, car pas une des créations du Radeau n’a cessé de revenir et n’a renoncé à « briser le pouvoir des artisans de la faim ». Pas une seule fois, du plateau de la Fonderie qui chaque fois est réaménagé comme un écho lointain au précédent, d’hier jusqu’à aujourd’hui, Tanguy et ses interprètes n’ont rechigné, à rappeler et redire, que « certaines idées de nature ordonnatrices, idées qui mettent de l’ordre dans les idées, si à l’origine elles peuvent servir la communauté, elles en viennent parfois et bientôt à la dominer ». Certaines idées, ainsi, « s’érigent en maîtres, pour y parvenir elles s’attachent aux puissants, et non aux gens utiles ». Et dans ce dédale de cintres et de pistes toutes en labyrinthe, pas une des créations de Tanguy n’exclut de reposer et de rejouer toujours la rengaine (« la ritournelle » Deleuzienne) qui enjoint de penser qu’un « être humain peut se chercher une position qui lui permette de refléter le monde, de se montrer en lui et de s’entendre avec lui ».

ItemMe-ti… Citant Brecht que Tanguy convoque au dernier instant dans La Ballade von der Judenhure Maris Sanders que fredonnent au final Laurence Chable, Frode BjØrnstad, Martine Dupré, Erik Gerken, Vincent Joly… c’est ce monde des lois iniques du « Grand Ordre » qu’il faut entendre pour saisir qu’elles enferment la raison, au point qu’elle devient un accessoire au service de l’idiotie. Ce sont ces lois qui s’imposent au déplacement de la matière, et qui se sont substituées à l’espace considéré à l’origine « comme une sorte de boite sans parois ».

Regardant la scène, là où Item prend place, c’est ce monde sans parois évoqué et réfléchi par des cadres vides, des montants en déplacement continu, qui revenait à la surface. À la surface, comme on le dirait d’un reflet sur un miroir d’eau, là où les minutes de découragement sont la forme prise par les soubresauts sérieux et toujours comiques qui interpellent l’inertie éternelle suspendue à la mamelle de l’entropie, à la noyade aussi pour faire écho à l’incipit du programme qui convoque Hans Blumenberg.

Et ainsi de regarder Item, pour partie, comme l’un des chapitres du Territoire du crayon, précisément le récit « Il était une fois un amuseur » où la pitrerie et la folichonnerie sont fondées sur le sérieux. Autre retournement qui veut que « les non-sérieux sont plus sérieux que les sérieux ». Et de regarder le pli d’une robe pris sous un pied narquois et taquin, une chute ou une situation loufoque qui dégénère, un échange caricatural de politesse où une chaise se fait la malle, une séquence de ventriloque ou de play back, la montée d’un tableau figuratif (ou du papier-peint)  comme un « dégât des eaux » … comme autant de décalages et de scènes d’un « théâtre interdit », où le défendu autant que le surprenant, font d’Item un exercice d’équilibre, un numéro de funambule qui va d’un point de légèreté désuète à une ligne de gravité inévitable.

Item a ainsi une odeur de méli-mélo-drame où les hybridations poétiques comme le jeu des comédiens et des comédiennes tirent sur la corde (de pendu) qu’est la raison jusqu’à faire entendre, comme Derrida qui commente Artaud, « qu’il existe des crises de raisons étrangement proches des crises de folie ».

Un incendie de théâtre

Alors devient sensible le mouvement du rideau d’une arrière-cuisine qui, sous le souffle d’un vent léger, fait croire à quelques présences vitales autant que spectrales. Mouvement rare, loin du front de scène, qui dit tout autant le semblant de vie, que le vide pur et absolu. Sensible encore la parole qui, au premier mot d’Item emprunté à Walser, s’inquiète des éveillés, des endormis, des somnolents : ce peuple des engourdis… Sensibles ces retours récurrents à la table où se tiennent des discussions incertaines à bâtons rompus, sensibles ces coiffes orthodoxes enluminées qui forment le paysage iconique d’un horizon slave où git une parenthèse communiste… sensible ce monde littéraire qui ressemble in fine à celui d’un sablier où d’Ovide à Brecht, du prince idiot de Dostoïevski aux formes autographiques et solitaires de Walser, les pensées formées de grains de folie ne cessent d’être retournées et de revenir hanter une Histoire de l’espérance déçue. Item tient ainsi, et peut-être encore, à l’image d’un cimetière marin, où les poèmes figurent les carcasses échouées et visibles de pensées fracassées sur le sable, là où les récits annonçant la Grande Méthode ne sont plus, Pessoa l’entrevoit, que des Idées sans quai qui évoque une « nostalgie de pierre ».

On aurait tôt fait de distinguer dans Item un paysage à l’horizon obscurci que l’on regarderait, eu égard à nos états mélancoliques, c’est selon, comme un horizon encore (ponctuation beckettienne qui marque l’agonie ou un filet de vie) ou un paysage défunt quand tout n’est plus que Vanités que Tanguy, et ses plumes de paon (dont il orne ses comédiens), convoque.

Horizon obscurci ou paysage défunt, l’un l’autre allant main dans la main, pris dans le mouvement de l’éloignement ou du rapprochement, au point de causer au regard et au coeur une douleur névralgique.

Item donne mal au cœur, c’est certain. « Mal au cœur » au point d’y sentir un chagrin poussé que quelques énoncés, détachés du flux verbal pour venir s’attacher à la tempe de celui qui écoute et entend, font éprouver : « Toute ma vie j’ai détesté les poèmes comme si je pressentais quelque chose », ou « un homme capable d’avoir un idéal… ça n’arrive pas tous les jours à notre époque », « ça ne vous regarde pas… »

Tristesse oui, semblable à celle de Mychkine, quand Tanguy convoque encore trois figures majeures qui ont construit l’Histoire : l’exilé, le héros, le pauvre chevalier. Le premier marquait par la fuite qui parfois aboutit, ailleurs, à la reconstruction. Le second, rare, qui hante les sols de toutes les révolutions dont il est la victime idéale et préférée. Le troisième, intemporel, aujourd’hui introuvable, qui réfléchissait une conduite légendaire inséparable de la loi morale. Les uns comme les autres révélés, toujours, par l’infortune et l’apocalypse. Et Tanguy de s’attarder plus longuement sur la figure du Pauvre chevalier qui, comme chez Walser, est inséparable des scénarios catastrophes qui agitent l’Histoire que Walser, encore, comparait à un « incendie de théâtre » dont les gens sortiraient comme des oiseaux en feu. Et de regarder, dans une image furtive comme c’est la règle du jeu chez Tanguy, le trio cherchait une racine à la vie et à l’espoir dans l’Histoire, alors qu’au final deux anges aux ailes brulées et noires viennent pointer leur minois d’Angelus Novus serein.

Tristesse… mais

Mais il y a le bruit faible d’un sifflet d’oiseau qui n’en finit jamais de se faire entendre et vient en sus des œuvres lyriques qui accompagnent tout Item. Il y a ce gazouillis d’oiseau invisible que n’arrive pas à couvrir le son des cloches et du glas, pas plus que les paroles qui sont dites ne le privent de se faire entendre. On l’imagine dans la cime d’un arbre et il est comme un souvenir de la forêt vive et verte à l’ouverture de Onzième. Il est là, seul et c’est un chant. Il y a encore, à mi-parcours d’Item, une petite incrustation vidéo toute de couleur qui se regarde comme un tableau qui présente un massif de fleurs rouges et vivantes. Un tableau vivant, tel un dernier carré comme on le dirait d’un point de résistance menacé, exposé furtivement. Il y a ce petit brin de vent dans le rideau qui souligne un mouvement indécis mais encore un mouvement… De même, il y a ce pas de danse embarrassé, encombrée, enchaîné mais qui dit « l’artiste danseur » alors que le masque du Minotaure, matérialisé sur scène, dit la régularité des mauvais coups. Il y a ces énoncés intempestifs où est proclamé qu’à « regarder les arbres il n’y a rien de ridicule ». « Sentir les arbres »… il y a ça, donc.

Il y a aussi ces retours à la table qui n’est plus celle des banquets festifs, mais juste celle où fatigué, mais pas encore épuisé, on peut se parler dans des dialogues à peine adressés. Lieu de réunion plus que de discussion parce que c’est encore le territoire de la communauté. « Être à table » marque chez Tanguy moins le repas ou le lieu, que finalement un endroit où il est encore possible d’être, et d’être ensemble.

Et de voir alors dans ces plis, et ces petites choses de rien, ce qui fait le quotidien et l’avenir. Voir chez Tanguy qui fait le choix du « petit » un geste qui « investit contre la domination du monumental, le petit […] apprendre à redécouvrir la singularité au moment où elle est niée en grand » comme le souligne la postface de Miguel Abensour au Minima Moralia fragments d’une vie mutilée d’Adorno.

Et comprendre, non sans peur, que c’est à cet endroit du « petit » qu’il y a encore la possibilité d’entretenir l’idée d’un renversement et d’un retournement qui commencerait à l’endroit de l’infra-mince qui est le territoire fragile de tous les changements.

Eux, comédiens et comédiennes, Chable, BjØrnstad, Dupré, Gerken, Joly sont les danseurs de cet infra-mince qui, jouant leur partition, permettent de faire apparaître une variation dans la monotonie. Et s’ils ont depuis longtemps mis à disposition cet instrument puissant que sont leurs corps et leurs voix ; si depuis longtemps tels des veilleurs (et réveilleurs) ils sont les cornes de brume qui alertent sur la perte de vitesse de l’expérience de l’espoir ; ils sont, appréhendés dans leur collégialité, comme un « corps de métier » à part entière où, en artisans certains de leur geste, ils permettent de transformer la tristesse en un souci.

« Souci »… Mot vital que celui-là, nom d’une fleur et d’un état… Mot, ici, qui s’oppose à la résignation, au désintérêt, à l’abandon, à l’insouciance. Ou quand l’Item de Tanguy, son théâtre et sa ménagerie mélancolique et poétique, entretient auprès de chacun qui peuple la salle, la pensée « d’avoir le souci de » qui serait au commencement de tous les recommencements, de tous les retournements…


crédits photos, Jean-Pierre Estournet.
1)Bertolt Brecht, Me-ti Livre des retournements, trad. Bernard Lortholary, Paris, L’Arche, 1968.

Notes   [ + ]

1. Bertolt Brecht, Me-ti Livre des retournements, trad. Bernard Lortholary, Paris, L’Arche, 1968.
20 novembre 2019

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Didier-Georges Gabily

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