Marché de dupes
Critiques, Jérémie Majorel

Marché de dupes

£¥€$ par Ontroerend Goed, festival micro mondes, Théâtre Nouvelle Génération (Lyon), 29 novembre-1er décembre 2019. Par Jérémie Majorel

 

Plus qu’en Avignon où le spectacle avait été programmé, £¥€$ trouve son véritable terrain de jeu au festival micro mondes dédié aux « arts immersifs », dont la première édition remonte à 2011, au Théâtre Nouvelle Génération à Lyon, dirigé par Joris Mathieu.

http://www.micromondes.fr/

Immersif, et même participatif, mais pas déambulatoire, ce spectacle de la compagnie flamande l’est vraiment, et insister sur cette forme de théâtralité de plus en plus prégnante ces dernières années ne revient pas ici à occulter le sujet traité : la financiarisation de l’économie. Le sujet fait ici corps avec la forme adoptée. D’autres choix étaient possibles, attendus : théâtre documentaire, conférence-performance ou fable brechtienne.

Les participants sont placés au cœur de la formation d’une bulle spéculative, expression qu’on peut entendre de deux manières : au sens économique, et immanquablement la bulle éclate quand elle devient une sphère autonome coupée de toute réalité, en surchauffe, auto-alimentée ; au sens réflexif, et c’est la forme englobante d’un spectacle extrêmement bien pensé, et qui donne à penser pendant et après l’expérience proposée, riche en paradoxes féconds.

 

 

L’un d’eux est la conjonction de ce que l’anglais distingue sous les termes de playing, le jeu de rôle, et de game, le jeu de société. Dans une salle où se mêlent casino et place financière, on côtoie des comédiens-croupiers et on apprend au fur et à mesure, par la pratique, les règles de la bourse, quitte à se prendre pour une richissime banque d’investissements, une « personne morale » dans le jargon juridique, où la morale n’a rien à faire dans l’histoire. Les deux heures que dure l’expérience voient le rythme peu à peu s’emballer, s’accélérer, s’enfiévrer, au son de morceaux de musique électronique, bruit de fond non moins taraudant que les conciliabules des autres participants ou les annonces faites à l’unisson des comédiens-croupiers. L’urgence évince le temps de la réflexion, peut même susciter une certaine griserie. Plutôt qu’une position stable, on oscille ainsi entre se prendre au jeu et s’en déprendre.

Autre paradoxe, le dispositif immersif réintroduit des rapports de micro-frontalité, de distance minimale, en séparant les spectateurs venus initialement au théâtre ensemble pour les répartir par groupe de six dans une quinzaine de tables de jeu, chacune placée sous la houlette d’un croupier. Notre attention est centrée sur le comédien en face de nous, par table interposée, et décentrée, derrière notre dos, par la colonne où s’affichent les notations de chaque tablée, dont dépend la valeur des obligations émises. Via jetons, cartes et dés, on passe ainsi d’investissements dans l’économie réelle à des investissements dans une économie financiarisée, où l’argent génère de l’argent, tout ne tenant qu’à des liens de confiance mutuellement entretenus et donc fragiles, propices au mimétisme, à la paranoïa, à la contagion, et où plane en somme la menace d’une défiance généralisée qui viendrait tous les rompre. La finance repose donc sur la confiance, c’est-à-dire une foi, une fiction, un pacte qui est peut-être l’articulation principale par où ce spectacle épouse son sujet, tout en pointant la désarticulation de l’un et de l’autre, de l’un par l’autre ‒ ou comment l’immersion maintient ici la possibilité d’une distanciation au sein même de la jubilation d’un jeu.

 

 

Deux banques peuvent choisir de s’allier, on peut spéculer sur l’échec de la mise d’un voisin, voire sur l’échec de sa propre mise, acheter des obligations d’une autre tablée en espérant que leur valeur monte avec sa notation, désigner un expert pour représenter son groupe, etc. Mais arrive le moment où plusieurs tablées sont au bord de la banqueroute. On ne peut qu’en sauver une. Aucune philanthropie ne guide ici notre conduite, on comprend très vite qu’il est dans notre intérêt de sauver celle dont on détient le plus d’obligations. Le croupier se contente d’exposer les options, la logique néo-libérale se déduit toute seule. Certains expérimentent sciemment, puisque c’est un jeu, les possibilités les plus cyniques, d’autres semblent davantage en porte-à-faux avec leur éthique personnelle qu’ils n’ont pas su laisser provisoirement au vestiaire avec leur veste, puisque ce n’est pas qu’un jeu.

Disons que ce spectacle est un contrepoint intelligent au Kapital ! que viennent de sortir les sociologues Monique & Michel Pinçon-Charlot, dont la présentation laisse augurer un jeu de dupes, une fiction compensatoire sur fond d’impuissance politique, un simulacre de contestation du pouvoir, un précipité de bien-pensance à offrir à ses amis au pied du sapin.

 

10 décembre 2019

About Author

jmajorel


Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

Les Dernières critiques
Archives
Partenaires