Enfumage
Critiques, Jérémie Majorel

Enfumage

Les Démons de Dostoïevski, par Sylvain Creuzevault, TNP de Villeurbanne, 14-25 janvier 2020. Par Jérémie Majorel

Après Notre Terreur ou Le Capital et son Singe, Sylvain Creuzevault confond encore une fois deux types de burlesque : l’un se contente du rabaissement infantile d’icônes en tous genres ; l’autre répond à une nécessité politique et/ou métaphysique (Chaplin, Keaton, Beckett…). Jarry est passé de l’un à l’autre, de son professeur de physique moqué au lycée à l’inquiétante ascension du père Ubu, certes sans qu’il y ait une différence de nature entre les deux, mais plutôt une graduation insensible qui finit par produire un saut qualitatif et n’exclut pas le trajet inverse.

Son adaptation de Dostoïevski n’est qu’une farce potache enrobée d’une scénographie monumentale, consumée dans une vaine débauche de moyens, d’énergie et d’effets. Le rituel bourgeois du théâtre n’est bousculé ‒ très conventionnellement, sur un mode carnavalesque affadi ou pseudo-brechtien ‒ que pour mieux retrouver peu à peu son assise : dégagement du cadre de scène, frontalité rétablie, scènes bien délimitées entre elles, beaucoup de duos et peu de choralité, manipulation du public pris à parti, improvisations très contrôlées, etc. Le roman de Dostoïevski sert de prétexte à des applications faciles : Nuit Debout, grand débat, scandales pédophiles de l’Église catholique, Crimée annexée par la Russie, bonne conscience des bobos, terrorisme islamiste, précarité des étudiants, glyphosate, etc. Les « Ta gueule ! » alternent avec des blagues khâgneuses : cercle de craie (caucasien) tracé au sol, « la nuit remue », « luxe, calme et vacuité », « putains de balais russes », « Dieu est mou », etc.

 

 

Dans une séquence emblématique, le corps de Yann-Joël Collin (Stépane Verkhovenski) disparaît dans un nuage de fumée qui envahit la salle, son discours est parasité par la musique, des gyrophares rougeoient sur les côtés ; à l’aide d’une lampe frontale, il se fraie tant bien que mal un chemin parmi les spectateurs jusqu’à une place réservée. Ce que subit l’acteur ici nous fait toucher le fond ‒ du propos. L’enfumage, tic agaçant de mise en scène, est censé référer à l’incendie de la ville hors-champ, mais on pense également bien sûr aux gaz lacrymogènes qui se répandent dans les rues, aux entraves à la liberté de manifester, aux violences policières qui se multiplient, etc. Encore une application facile qui nous enfume, qui ajoute de la confusion à la confusion des temps, et qui ne répond aux tirs de LBD que par d’inoffensifs clins d’œil.

L’intérêt est ailleurs. Valérie Dréville dissipe à elle seule toute cette fumée. Elle déborde d’une jubilation à jouer (avec) son rôle d’Alex Kirillova, à jouer avec son partenaire sur scène ‒ Frédéric Noaille (Piotr Verkhovenski) ‒, à jouer tour à tour devant, avec et en présence du public, à jouer avec la mémoire de ses expériences passées (intonation chez Vassiliev, haine du théâtre chez Castellucci, Irina Arkadina chez Ostermeier), tout en faisant entendre l’(in)cohérence du raisonnement de son personnage sur l’athéisme, la mort de Dieu et le suicide. Elle est époustouflante dans sa manière de passer insensiblement du burlesque le plus pata- au plus métaphysique.

 

 

Dans Onzième (2012), François Tanguy et le théâtre du Radeau, qui ne dédaignent ni burlesque ni postiches, avaient su accueillir deux paroles a priori mineures et idiotes du roman : la fable du cancrelat de Lébiadkine et le refus de sa sœur Maria de voir en Stavroguine son « Prince ». On était au plus loin d’une Maria (Amandine Pudlo) surnommée « la débile » et d’un Lébiadkine (Léo-Antonin Lutinier) campé en slameur risible ; oui, à La Fonderie au Mans on était très loin de l’enfumage.

15 janvier 2020

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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